C'est encore de trop

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La plume est mon langage. Mes mains sont ma voix. Je suis devenue les mots. Ils m'ont dévoré  [+]

Image de Été 2020

Je suis l’une des enfants de la technologie. Ma mère et mon père se sont rencontrés en ligne, au printemps, et se sont quittés par un sms, un matin d’octobre. Ma mère est tombée enceinte de moi sans le savoir. Elle ne m’attendait pas. Elle a passé trois nuits, les yeux rivés sur une appli, cherchant les signes qui lui feraient penser que.
Puis elle a pris rendez-vous chez un gynéco via un site en ligne.
Le jour où je suis née, je suis devenue l’égérie de son compte Instagram, sa poupée de 2,5 kilos, comme elle m’appelait. Puis, j’ai tapissé Facebook. Ma bouille apparaissait même en photo de couverture. Quoi que nous fassions, quoi que nous mangions, où que nous allions, ma mère en vantait les mérites sur son profil. J’étais partout et nulle part à la fois, car pendant nos sorties elle me jetait à peine un œil, les mirettes fixées sur son écran lumineux. Je me demandais ce qu’il y avait de si passionnant dans ce petit appareil pour qu’elle y concentre toute sa vie.
Je pouvais m’éloigner tant que je voulais, elle finissait toujours par me retrouver. À ma naissance, elle m’avait offert un bracelet électronique qui permettait de me localiser comme on localise ses clés ou son chien.
Elle n’avait pas besoin de me surveiller, puisqu’elle ne pouvait pas me perdre. Je restais alors à côté, le regard étrangement curieux, analysant tout ce que je voyais, m’inventant une vie que je n’aurais jamais. Plusieurs fois, je tentais d’attirer son attention en lui posant mille fois la même question, ou lui montrant cent fois la même chose, et elle, machinalement, me répondait du bout des lèvres : « Oui, oui c’est bien, non, je ne sais pas, demande à ta maitresse. »
Ma maitresse était ainsi devenue ma référente, sa patience ne s’essoufflant jamais face à mes questions, répondant toujours avec la même douceur. À chaque fois, elle souriait doucement et me passait une mèche rebelle derrière l’oreille. Je l’aimais bien la maitresse. Maman ne me touchait presque jamais. Le soir, quand je rentrais, dès que je commençais à parler, elle me tendait la tablette et me disait : « Tu as une heure, après on mange. »
Je ne voulais pas d’une heure, je ne voulais même pas de cinq minutes, ce que je voulais c’était un câlin, ou un regard. Mais elle ne m’accordait jamais ça, tout ce qu’elle faisait c’était pianoter sur son téléphone rose bonbon. Au départ, je pensais que c’était moi qui n’étais pas intéressante, alors je ne parlais plus de rien, mais peu à peu je me rendis compte qu’elle était comme ça avec tout le monde. À table, avec ma tante ou mes grands-parents, elle restait le regard branché sur son écran. Plusieurs fois, les remarques fusèrent, incendiaires, mais salutaires. « Lâche ton engin de malheur, arrête de nous voir si c’est pour rester tout le temps sur ton téléphone ! » Étrangement, je n’ai pas vu mamie pendant trois semaines.
— On mange !
Je lâchais la tablette à laquelle j’avais joué par politesse.
Ma mère était assise, les deux mains de chaque côté de l’assiette. Je regardais partout, le téléphone n’était pas là. J’eus un petit soupir de soulagement. Mais à la minute où mon assiette fut remplie, elle se releva et tendit le bras vers la machine à café. Derrière l’appareil, son portable était relié à une prise. Évidemment, il chargeait !

À ce moment-là, j’avais treize ans et une colère sourde s’empara de moi. Je me levai d’un seul coup.
— Je m’en vais.
— Mhm?
Elle ne releva pas les yeux, et devant cette indifférence assumée, je posai le bracelet électronique sur la table et me précipitai dehors.
Avant qu’elle ne se rende compte de mon geste, car elle s’en rendrait compte entre deux notifications, j’appelais Léa, ma meilleure amie, pour l’informer que je venais chez elle. Elle dira à ma mère qu’elle ne m’a pas vu. Sa mère à elle était en déplacement et son père rentrait tard.
Je ne voulais pas fuguer, je voulais lui faire peur. Juste peur.
C’est ce qui arriva. Elle eut tellement peur qu’à mon retour, elle lâcha son téléphone pendant trois jours. Pour la première fois de ma vie, j’avais une mère qui me regardait, m’écoutait et s’intéressait à moi. Mais mon euphorie fut de courte durée, car au bout de 72 heures, elle trouva une excuse pour se reconnecter et le quotidien redevint identique au passé : mécanique, monotone et triste.
J’appris donc à ignorer ma mère. La préadolescence aidant, je rentrais de plus en plus tard, mangeais dehors dès que je pouvais, découchant même.
Le jour de mes quinze ans, j’avais invité quelques amis à faire une soirée pyjama. Au moment de souffler mes bougies, ma mère prit un appel. Devant cette détermination à me pourrir la vie, j’abandonnai mon gâteau, attrapai le téléphone de ma mère et l’enfonçai dans la crème pâtissière. Le visage blême, les yeux écarquillés, elle leva la main vers moi et me flanqua la première claque de ma vie.
Quelque chose passa devant son regard, une illumination certainement, tant est-il que trois semaines plus tard, elle nous déposa manu militari, ma tablette et moi-même, devant un internat à une heure de chez elle.

À l’heure où je vous parle, je suis à table avec mes copines de chambrée, partageant des histoires de garçons. Ma tablette a été confisquée, je n’ai le droit qu’à une heure d’écran par semaine et je trouve que c’est encore de trop !

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Françoise Desvigne · il y a
Une histoire réaliste . Effectivement, beaucoup de mères sont hyperconnectées et prennent des photos de leurs enfants pour les diffuser sur les réseaux sociaux. Il faut vivre avec son temps mais pas trop quand même. Beau texte Ombrage !
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3
. '' voix. ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-village-doukourela

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Nicolas Auvergnat · il y a
Hélas, de moins en moins une fiction !
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Nelson Monge · il y a
Prémonitoire ? Cette réalité est peut-être déjà derrière nous ?
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Louis Le Mizieu · il y a
conte d'enfants a l'usage des parents, qui pourrait faire penser a une joyeuse illustration.... https://www-pinterest-com.cdn.ampproject.org/v/s/www.pinterest.com/amp/pin/456763587191566437/?amp_js_v=a3&amp_gsa=1&usqp=mq331AQFKAGwASA%3D#aoh=15972168540021&referrer=https%3A%2F%2Fwww.google.com&amp_tf=Source%C2%A0%3A%20%251%24s&ampshare=https%3A%2F%2Fwww.pinterest.com%2Fpin%2F456763587191566437%2F, les gentilles petites filles, femmes, comme les gentils petits garçons seront donc de bons homo digitalo, les autres iront lá où elles/ils veulent
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Ombrage lafanelle · il y a
C'est drôle j'ai vu cette image il n'y a pas longtemps elle m'a bien plu ☺️
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Louis Le Mizieu · il y a
Il n'y a pas de hasard seulement une manière de regarder et lire les choses. L'impudence joyeuse de l'image est une belle réponse à l'impudeur de réseaux sociaux sur lesquels s'exhibent tristement en images et en mots sentiments et bêtises. Faisant perdre au mot impudeur la finesse et l'audace réservée sans réserve à d'aucun.Offrir n'est pas exhiber. L'un des charmes de l'écriture est dans ce respect du mot, de savoir jusqu'où on peut aller trop loin.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une fiction pas si loin de la réalité... Et que j'ai lue sur mon portable !
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Gina Bernier · il y a
Ce téléphone si important que les gens ne se parlent plus. Collé aux oreilles même en conduisant. Il n'y a plus de conversations et chacun vit dans sa bulle....J'aime bien votre histoire. La technologie prend le pas sur tout... au détriment d'un contact, d'une conversation,d'un débat...
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M. Iraje · il y a
Pas si loin de la réalité, hélas. UN TTC qui se lit sans déconne cter ...
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Vrac · il y a
Un vif portrait d'aujourd'hui. Mais cependant, ce n'est pas la technologie qui a inventé l'absence d'amour...
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Norsk · il y a
Sympathique renversement du syndrome de l'hyperconnexion dont souffre le parent. Original !

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