C'est écrit dans le journal

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Image de Automne 2020

Terrasse extérieure d’un bar-tabac-journaux, dans un gros bourg d’Auvergne, sur la route des vacances. De vacance, devrais-je écrire. Une ancienne ville minière dont le passé resurgit dans l’architecture des cités aux maisons toutes semblables. À l’approche du centre, le long d’anciennes fosses, un puits de mine et sa structure de fer sont conservés. Une statue, sombre comme le charbon, rend hommage aux mineurs, ces héros anonymes de la reconstruction du pays après la Seconde Guerre mondiale. Héros qui ont payé le prix fort et dont la glorification posthume n’a pas coûté cher à leurs exploiteurs…

Dans la rue principale, le local d’un syndicat, bien en vue, rappelle le poids des conflits et des revendications maintenant oubliés. « La CGT » affiche des couleurs délavées, passées, comme les temps forts des luttes tombés dans l’oubli d’une histoire amnésique.

Onze heures du matin, deux jeunes gens à peine sortis de l’adolescence sont installés à la table d’à côté. Longs échalas vêtus de tee-shirts publicitaires et de bermudas dans lesquels leurs frêles jambes d’échassier flottent comme de longues tiges. Ils vident d’un trait leur deuxième verre de rosé, comme pour se donner du courage, avant d’en commander un troisième à la serveuse.

Le journal du jour est posé devant eux, ouvert à la page locale. Ils se le passent et se le repassent, comme pour mieux se convaincre de ce qu’ils viennent de lire. Leurs Smartphones vibrent discrètement. Des copains qui viennent aux nouvelles.
« Non, ils n’ont pas bien dormi, ils se sentent bizarres… ça fait tout drôle quoi. » Ils n’arrivent pas à trouver les mots pour dire leur émotion, leurs cauchemars de la nuit dernière, le poids de la culpabilité… « ça fait tout drôle… »
Faiblesse des mots qui n’arrive pas à exprimer toute la souffrance intérieure qui ne demande pourtant qu’à s’échapper, à être hurlée, pour mieux les soulager.

Le plus grand relit une énième fois l’article où l’on parle d’eux. C’est la première fois qu’ils sont dans le journal. Ils s’en seraient bien passés. Les appels continuent, les réponses se font laconiques quand tout à coup dans un élan, l’un des échalas, trop nerveux, raconte.
« On est convoqué à la gendarmerie, faut qu’on se renseigne, on sait même pas où elle est, je crois que c’est près de Lidl, mais je suis pas sûr… Chez les gendarmes, oui, ils veulent prendre notre déposition qu’ils ont dit. C’est la première fois qu’on est convoqué, tu penses. Ça fait tout drôle, tu peux me croire. Il faut tout leur raconter. On a fait ce qu’on avait à faire samedi, un point c’est tout… Qu’est-ce qu’ils veulent qu’on raconte de plus ? »

Le ton s’est affermi sur la fin de la conversation, comme pour mieux se convaincre soi-même. Les appels des copains s’espacent. Ils se détendent un peu, au moins en apparence, à siroter leur verre de rosé. Leurs regards se croisent, ils hésitent à en commander un quatrième.
Le plus grand prend la parole :
— Nous on sait qu’on a fait ce qu’on avait à faire, faut pas qu’on se sente coupable Kevin, c’est pas notre faute, ça on va bien l’expliquer aux gendarmes, tu verras…
— T’as raison Paulo, c’est la faute à pas de chance… Dans le journal, y disent bien qu’ils n’ont pas encore les résultats de l’autopsie. Elle est faite à l’Institut Médico-Légal de Clermont-Ferrand…
— Oui, mais l’info date d’hier. On est convoqué à 11 h 15. Les gendarmes auront reçu les résultats, tu verras.
— D’accord, mais pour nous ça change rien, on en reprend un quatrième ?
— Oui grave… Mais c’est peut-être pas une bonne idée d’arriver bourrés chez les gendarmes, non ? Allez on y va, on le prendra après, faut pas flancher Kevin, on a bien fait, même si maintenant ça fait tout drôle cette histoire… 

Installé à la table d’à côté, j’avais surpris leur conversation. Après leur départ, je lorgnai sur le journal resté posé sur la table bistrot. Avec les verres vides. Je trouvai sans peine l’article qu’ils avaient lu et relu.

Il était question de deux jeunes gens qui avaient porté secours à une femme d’une quarantaine d’années qui flottait à la surface du plan d’eau. Ils avaient été les plus rapides ce samedi après-midi, au bord du plan d’eau envahi par ceux qui venaient rechercher un peu de fraîcheur.
L’article donnait quelques détails. Le mari était parti nager vers le centre du plan d’eau, il tournait donc le dos à la scène du drame. Il avait déclaré que sa femme ne souhaitait pas se baigner. Il ne comprenait pas ce qui s’était passé. Le journaliste qui avait écrit l’article, avait ajouté un détail qui interrogeait. La femme portait une longue robe, au tissu fleuri, quand les premiers secours lui ont été prodigués.

Ils avaient permis à la victime de retrouver une respiration chaotique qui autorisait le transfert en hélicoptère à Clermont-Ferrand. Peu après son admission en soins intensifs, son état s’était brusquement compliqué et elle n’avait pas survécu. L’article évoquait son transfert à L’institut Médico-Légal pour autopsie.
Je comprenais le manque de sommeil des deux jeunes hommes, la culpabilité qui les hantait pour longtemps. Le besoin de rosé bien frais ce matin, le besoin de parler aux copains, même si les mots étaient difficiles.

J’espérais pour eux, une prise de déposition rapide et compréhensive, et peut-être même la proposition d’une assistance psychologique pour les aider à surmonter, ou tout au moins dans un premier temps accepter à vivre, avec ce sentiment de culpabilité…

Je m’en voulais de ne pas avoir compris. De ne pas avoir trouvé des mots qui soulagent. J’avais juste imaginé, avant de lire l’article, qu’il s’agissait d’une affaire de petite délinquance minable, un premier mauvais pas qui ne nécessitait même pas une comparution immédiate. Je payai mon café au comptoir en reposant le journal et repris ma route…

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Arthur Rogala · il y a
Très sympa ce texte, efficace, et bien raconté, un plaisir à lire !
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Christian Pluche · il y a
Merci Arthyr !
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SakimaRomane · il y a
Un bon texte qui remet quelques vérités en place :)
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Christian Pluche · il y a
Merci beaucoup à vous tout n'est pas pourri dans le royaume du Danemark comme disait le jeune homme au crâne...
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Nelson Monge · il y a
Un grand réalisme dans la narration de cette histoire qui pourrait être de tous les jours.
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Christian Pluche · il y a
Merci Nelson !
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Tess Benedict · il y a
Un récit efficace, avec décors et personnages bien campés. Seul le narrateur ne prend corps qu’ a la fin, on comprend alors pourquoi. Une histoire qui pourrait être banale, mais qui prend la forme d’une leçon de vie.
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Christian Pluche · il y a
Et bravo à vous pour votre nouvelle "la maîtresse tricote" !
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Christian Pluche · il y a
Merci Tess pour ce sympathique commentaire !
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Dolotarasse · il y a
Balayées les idées toutes faites sur les jeunes des cités entre autres. Beau texte :-).
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Christian Pluche · il y a
Idées toutes faites qui existent malheureusement à chaque génération... tout est toujours à recommencer. Camus avait raison, Sisyphe est en chacun de nous ! Merci Dolo !
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Julien1965 · il y a
Un bon texte sur ce qu'on imagine parfois à propos de personnes que l'on prend pour des délinquants. Et surtout, c'est très bien écrit...
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Christian Pluche · il y a
Je découvre seulement votre sympathique commentaire, merci beaucoup Julien !
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Françoise Mausoléo · il y a
votre texte interpelle...jugements hâtifs, préjugés; vous posez bien le problème. bravo et merci.
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Christian Pluche · il y a
Merci à vous Françoise !
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Firmin Kouadio · il y a
C'est vraiment un plaisir de vous lire. Votre style est thérapeutique. Félicitations !
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Christian Pluche · il y a
Thérapeutique, j'aime bien, merci Firmin ! Peut-être pouvez-vous préciser ici ou en mp, merci par avance !
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Firmin Kouadio · il y a
Il y a une excellente mélodie, je ne sais la décrire, derrière chaque phrase, et l'agencement de l'ensemble crée une musicalité thérapeutique, qui fait donc du bien à l'âme qui vous lit. :)
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Christian Pluche · il y a
Vertu soignante des écrits, j'en suis ravi ! Merci beaucoup Firmin, à quand la lecture remboursée par la sécurité sociale ? ;-)
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Firmin Kouadio · il y a
Peut-être quand l'on aura-t-il proposé une réforme législative dans ce sens! ;-)
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Daniel Nallade · il y a
Un récit bien construit, qui amène le questionnement et un a priori résultant de l'intro " catastrophe" de l'endroit où se passe l'action ! "Une technique bien connue, dans la manipulation de l'info et communication " Un exemple cette histoire.

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