C'est donc ça l'amour !

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Sans mots, je ne tiens pas debout. C'est pourquoi sans l'écriture, je reste couchée.  [+]

La porte était restée ouverte. Malgré cette petite brise qui soufflait légèrement dans cette pièce où nous nous étions retrouvés, faisant voler ses cheveux blonds qu’elle portait à la Jean Seberg, Emma ne se réveilla pas, semblant plongée dans un sommeil éternel. Elle ressemblait à une Diva sous projecteurs Cannois, fatiguée par le festival, les poursuites et les cascades rocambolesques des paparazzis foulant le tapis rouge à la recherche du miracle photographique d’une première couverture de star sur papier glacé, s’arrachant les sourires blancs coco des midinettes paillettes du grand écran reléguées à faire de la publicité pour payer la blanche qu’elles se mettaient dans le nez pour courir ensuite vers le chirurgien en vogue après s’être plongées avec le plus grand sérieux dans une cure de luxe pour toxicos et alcooliques glamours, espérant ainsi obtenir enfin le premier rôle dans le film du jeune réalisateur que tout le monde s’arrachait, les critiques parlant de lui comme le nouveau Cassavetes.

Ni elle ni moi ne prirent la peine de se lever lorsque le téléphone retentit. Emma se réveilla de sa torpeur, se cambra sur sa chaise pour s’étirer, me regarda longuement sans émettre le moindre son. À la cinquième sonnerie, et au même moment, nous soulevâmes les épaules, puis les firent retomber comme de vieilles pâtes trop cuites dans l’assiette, bras ballants et caboches lourdes d’incompréhension. Personne ne parla. La brise s’était calmée, la porte brinquebalait légèrement de gauche et de droite comme une tête mal fixée, nous laissant entrevoir l’autre côté du monde : piétons solitaires, vieux couples, cyclistes, mères accrochées à leurs landaus, jeunes écoliers chahuteurs, un chien, un chat, des oiseaux, et ce soleil..
Nous avions beau lever la main pour faire signe, hurler, sauter, courir, injurier déclamer des vers, nous restions invisibles, comme coincés dans notre propre espace-temps.

Je me fis alors cette réflexion vite interrompue par la sonnerie du téléphone : « mais c’est donc ça ce que l’on appelle l’amour ? »
Et suivant du regard Emma se levant rapidement de son fauteuil crapaud anis pour répondre à l’appel, elle me dit fondant en larmes : – « Personne, il n’y a personne, Paul, de l’autre côté. »

Je n’aurais pas pu vous dire depuis combien de temps nous étions coincés dans cette pièce au décor de carton-pâte, réalisée de bric et de broc, tel un film de Gondry coincé dans un épisode de La Quatrième dimension, ni pourquoi Emma et moi, nous nous étions retrouvés ici, ensemble. Mais une chose était certaine : personne ne pouvait nous voir, personne ne pouvait nous entendre.
Désormais, nous étions seuls, n’ayant pour seul paysage que cet ailleurs, un horizon qui nous narguait avec sa liberté, ses passants et leur espace-temps commun.

La porte qui nous séparait du reste du monde était entourée d’un champ magnétique si bien que nos tentatives pour la franchir étaient vouées à l’échec.
Je ne pourrais vous dire combien de temps nous restâmes coincés dans cet espace-temps parallèle mais ce temps fut assez long pour que l’idée de franchir la porte, disparaisse.
Je me répétais en boucle cette phrase dans ma tête, comme un hélicoptère tournant en rond dans le ciel : « C’est donc ça l’amour ! »

Et Emma disparut.

Elle avait réussi, elle avait franchi la porte.
Seul, amoureux, coincé dans cet espace-temps, je n’avais alors qu’une obsession : la rejoindre.
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