C'est alors qu'il se réveilla

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Entomologiste de métier (il en faut), amateur de montagne et de course à pied (il y en a), modeste griffonneur quand le temps le permet (il en manque!), je me réjouis de faire partie de cette  [+]

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— Toi qui te prétends si fort pour inventer des histoires, j’aimerais te proposer un défi.
— Dis toujours.
— Je voudrais que tu crées un récit qui se termine par « c’est alors qu’il se réveilla » ET qui reste original.
— Ah, quelle idée ! Mais mon ami, tu sais aussi bien que moi que ce ressort scénaristique est usé jusqu’à la corde. Finir sur la réalisation que tout n’était qu’un rêve... Cette chute a été tellement vue et revue qu’elle incarne l’antithèse d’une fin originale. C’est comme si tu me demandais de te cuisiner un dessert sucré avec comme seuls ingrédients du sel et du poivre.
— N’exagérons rien : disons plutôt que je te demande de revisiter un classique. Ça te tente ?
— Pourquoi pas, cela pourrait être amusant. Dis-moi, est-ce que ça te dérange si je réfléchis tout haut ?
— Au contraire !
— Bon. Tout d’abord, il me semble clair qu’un tel récit ne pourrait pas être basé sur un conflit, car nous devons à tout prix éviter le cliché du conflit dont l’issue, quelle qu’elle soit, est rendue caduque par le réveil final du héros. Pour faire naître l’originalité, il faudrait imaginer un récit sans conflit... Disons par exemple une discussion philosophique ou bien une simple description de paysage... Finir par « c’est alors qu’il se réveilla » aurait le mérite de surprendre le lecteur, qui se demanderait quel message l’auteur a voulu faire passer.
— Je vois. S’il n’y a ni élément fantastique ni conflit dans le récit, finir sur la révélation d’un rêve interrogerait forcément le lecteur... Mais quel serait l’intérêt d’une telle histoire ?
— Aucun ! Tu m’as demandé de créer une histoire originale, pas une histoire intéressante. Je ne fais que respecter la consigne.
— C’est un peu facile.
— Tu as raison. Une autre possibilité serait de mettre le lecteur dans la confidence que le récit – ou du moins sa partie finale – n’est qu’un rêve.
— Cela tuerait l’effet de surprise !
— Certes, mais on pourrait néanmoins surprendre le lecteur par l’un ou l’autre revirement inattendu, par exemple une mise en abyme suggérant qu’il y a plusieurs niveaux de rêve. Ou la révélation que le « vrai réveil » est impossible et que le héros est condamné à une infinité de cauchemars.
— Il me semble avoir déjà lu ça quelque part...
— Oui, et c’est ce qui pose problème : toutes ces variantes sur le thème du « double réveil », des histoires centrées sur le rêve et qui se terminent par un rêve...Tout a déjà été fait. Ça peut être un traitement très intéressant du thème de l’onirisme... Mais ce n’est pas foncièrement original.
— Il faut donc chercher ailleurs. As-tu d’autres idées ?
— Peut-être... On pourrait jouer sur la nature du « il » dans « il se réveilla ». Intuitivement, on pense que le sujet de cette phrase est un être humain. Mais pourquoi ne pas imaginer une créature ou un concept qui rêve ? Par exemple, on pourrait bâtir un récit sur un monde qui rêverait de l’apparition de l’homme à sa surface. Cela dégénérerait en cauchemar jusqu’à ce qu’il finisse par se réveiller.
— Pas mal !
— Malheureusement, dans ce cas précis, l’originalité reposerait entièrement sur le sujet mais le ressort scénaristique lui-même resterait banal. On pourrait aussi jouer sur le sens du mot « réveil ». Imagine l’histoire d’un homme qui a lutté toute sa vie pour réduire au silence un démon qui sommeille en lui. Le sadisme, le désir incestueux, la pédophilie, que sais-je ? On suivrait son parcours courageux, on penserait qu’à force de volonté il a pu se tirer d’affaire... Mais, lors de l’ultime scène du récit, il vivrait un événement qui ferait refluer en lui tant de choses que... « C’est alors qu’il se réveilla ». Le démon, bien sûr. Qu’en penses-tu ?
— C’est bien vu... Mais cela reste un détournement du sujet initial, une forme de tricherie.
— Ah, comme tu es dur ! Ton défi est de taille, je l’admets, et je ne vois pas comment y apporter une solution satisfaisante sans avoir recours à l’une ou l’autre astuce. A moins que...
— Oui ?
— Attends, je réfléchis... On pourrait penser que... Oui, ce serait audacieux... mais révolutionnaire !
— Mais quoi ? Parle donc !
— Je vais te le chuchoter à l’oreille. Imagine que (...) Alors ?
— Mais... mais c’est génial !
— Tu trouves ?
— Parfaitement. Ça me paraît ambitieux, mais si tu parviens à réaliser cette idée, tu l’auras ton histoire originale ! On se l’arrachera, ta fortune sera faite !
— Quel enthousiasme ! Je crois que je vais me mettre à la tâche illico. C’est merveilleux, tu te rends compte ? Avec cette idée je vais devenir riche et célèbre ! Je vais, je vais...

C’est alors qu’il se réveilla.

— Non.

Comment ça, non ?

— Non comme je ne suis pas réveillé. Le dialogue continue, il n’y a pas de rupture.
— Ça alors, ton stratagème a fonctionné !

Je ne comprends pas.

— Pas très fute-fute, la chute.
— C’est pourtant simple : j’ai créé une ligne de dialogue qui faisait une opportunité parfaite pour une chute de type « c’est alors qu’il se réveilla ». Et pouf, vous êtes apparue comme par magie. Vous êtes tombée dans le panneau, chère chute.

Mais, mais... vous n’avez pas le droit !

— Et pourquoi pas ? On m’a mis au défi de faire une histoire originale à base de « c’est alors qu’il se réveilla », je suis libre de casser les codes de narration si je veux.

Et, et... qu’est-ce que vous allez faire de moi ?

— Bonne question ! Maintenant que vous êtes à notre merci, nous allons pouvoir vous examiner sous toutes vos coutures... vous triturer... vous disséquer... extraire tout ce qui pourrait ressembler à de l’originalité de votre substantielle moelle.
— Pour une chute, on peut dire que vous êtes plutôt mal tombée.
— Et comme nous avons sombré dans le surréalisme, il n’y a plus de limite à ce que nous pouvons vous faire subir.
— Sans vouloir te contredire, je pense que nous nageons plutôt dans l’absurde.
— Il y a une différence ? Oh, attention, elle tente de s’échapper !

Vous ne m’aurez jamais !

— Vite, prends-la par le verbe !
— Et toi, chope sa ponctuation !

Laissez-moi, laissez-moi ! Ce n’est pas possible, c’est un cauchemar, je vais... je vais...
...
C’est alors que je me réveillai.

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