2
min

Ces petites choses

7 lectures

1

Les étoiles et les galaxies, vues d’ici.

Les voitures sur le Pont de l’Alma, depuis le dernier étage de la Tour Eiffel.

Les fines gouttelettes d’huile d’olive qui sautillent hors de la poêle et dispersent dans l’air la saveur d’une branche de thym.

L’ombre recueillie d’un groupe d’anonymes sur la tombe de Pierre Desproges, au Père Lachaise.

Le ronronnement vaguement bavard de mes voisines de train, le matin.

Le souffle de ta respiration quand tu t’endors avant moi, qui m’entraîne soudain dans le monde inaccessible et apaisé de tes rêves.

Le vide en dessous, quand la Grande Roue s’arrête au milieu d’un tour, et la vue sur les Tuileries.

« Lèche ma fouf » écrit au feutre hésitant sur le mur d’un escalier, au dessus d’une rangée de boîtes aux lettres déglinguées.

La pointe doucement dressée d’un sein nu sous un T-shirt, croisé hier au milieu de la foule du soir.

Tes yeux qui soudain s’échappent de ton livre et viennent se poser sur la vitre embuée.

Le cri inattendu du téléphone au milieu d’un moment de solitude.

Une fenêtre qui reste allumée tard dans la nuit, perdue dans l’immensité sombre d’une façade d’immeuble.

La couleur bleu-rose de l’air, le matin quand il fait froid.

Les pavés qui brillent sous la pluie.

Le silence qui s’étire doucement dans l’odeur de tes cheveux.

L’ombre des réverbères sur la peau blanche des statues de l’Opéra Garnier.

Le craquement sec d’une allumette.

Le clignotement malicieux du curseur qui attend au milieu d’une phrase, en bas de l’écran.

Les mains angoissées de Michel Petrucciani survolant avec douceur les touches d’un piano, à Bordeaux.

Le sable qui bouillonne dans la vague.

La réverbération d’une lune pleine sur un champ de neige désert.

Un cheveu abandonné dans le creux ensoleillé d’un oreiller.

Un rêve qui persiste au matin.

Les lampes palotes de la Salle des Fêtes qui se rallument paresseusement après les derniers applaudissements, au-dessus des permanentes argentées des vieilles dames.

Des journées blindées de chez blindées, et je rêve de dormir.

Ces milliers de talons aiguilles qui défient à chaque pas les lois pourtant universelles de l’équilibre.

Le graffiti « C-moi » reproduit à l’infini au fronton gris d’une banque de banlieue.

La mousse légèrement brune du café, dans laquelle on se réchauffe pour tenter d’oublier qu’autour, il y a surtout du brouillard et du froid.

Les grandes aiguilles des horloges de gare, au moment précis où elles bondissent d’une minute vers une autre.

Les couvertures printanières des magazines féminins.

Les miettes éparpillées de chocolat aux noisettes, sur la table de la cuisine.

Les ongles abîmés qui jouent avec fébrilité avec les touches du téléphone portable.

La pluie sur les vitres.

Une alliance au doigt d’un homme d’âge mûr, enfermé dans la lecture sans perspectives de l’Argus de l’Assurance.

Certains petits lacs de montagne, isolés, lunaires, sauvages.

Les bijoux aériens accrochés au lobe soyeux de ton oreille.

Le silence brûlant, quand tu te déshabilles.

Les saveurs onctueuses de nos effleurements.

La vague nonchalante qui poursuit toujours le glissement mesuré des péniches, sur la Seine.

Les rails qui s’enfuient dans la nuit, brillants de la sueur des trains.

Le linge qui sèche aux fenêtres, perdu au milieu des paraboles comme des bouts de nous-mêmes perdus dans l’univers inhumain des ondes.

Les anciennes publicités peintes, à moitié effacées, sur les murs des villes – articles de sport – mercerie – charbon.

Le croassement (enregistré ?) des grenouilles dans la jungle de la station Gare de Lyon, sur la ligne 14.

Les bouteilles vides laissées pour mortes à côté d’un vieux matelas crevé, sur un quai gelé, au pied de la Grande Bibliothèque.

Les pas des passants sur le Pont des Arts.

Les cicatrices ouvertes d’un vieil immeuble en démolition : carreaux de salle de bains brisés et exposés au regard voyeur de la rue, lambeaux de papiers peints déchirés et tordus, traces noircies des conduits de cheminée éventrés.

Le gravier blanc qui m’éblouissait devant l’entrée du cimetière.

Le rouge à lèvres criard de ces vieilles caquetantes, qui laisse des traces couleur de sang sur leurs dents abîmées.

Le regard inquiet et fatigué des oiseaux de la nuit, échoués solitaires sur les tables sordides de quelque troquet sombre.

Le blanc-limé du facteur, sur le comptoir, dans le soleil du matin.

Les cheveux noirs et bouclés que l’on devine sous le voile.

La couleur de l’herbe quand on est couché dedans.

Le bruissement rassurant d’un grand arbre, derrière moi.

Tout ce qui, malgré tout, nous oppose.

L’immensité du rien qui m’envahit parfois.
1

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,