Ces invisibles si voyantes

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Pas une, trois !!! Même là, il le battait. Duane regardait les trois ombres de Ben : une sur le sol, les deux autres sur le mur. Trois ombres tout simplement pour une question d’éclairage de la voie publique à un carrefour. Ben, son pote d’enfance, toujours meilleur en tout que lui. Ils étaient nés le même jour à la même heure, dans la même ville ce qui en faisait des jumeaux astrologiques. Et les fées s’étaient autant penchées sur le berceau de l’un que de l’autre. Ils avaient eu tous les talents (chant-danse-comédie-tragédie-écriture...). Mais Duane était persuadé qu’elles étaient un peu fatiguées après leur distribution de dons à Ben et qu’il en avait donc reçu un peu moins. Fariboles. La seule vraie différence résidait dans le sourire naturellement avenant, chaleureux et dents ultra blanches de Ben. Mais là, c’était un coup de la génétique. Après avoir consulté les meilleurs chirurgiens-dentistes plasticiens-esthétiques, Duane avait exactement le même sourire. Résultat nickel mais il avait toujours l’impression d’être au second plan, d’être dans l’ombre de cet autre si parfait.

Il s’était vraiment rendu compte de leur différence lors d’une course au lycée. Arrivés ex-aequo dégoulinants de transpiration sous les hourras de la foule, les filles trouvaient Ben terriblement sexy dans son T-shirt trempé ; et berk pour Duane dégoulinant de sueur ! Cherchez l’erreur. Depuis lors, Duane se comparait systématiquement à Ben. Ça tournait à l’obsession. Ben était loin d’imaginer la jalousie (le plus souvent non justifiée) de son acolyte. Au contraire, il le soutenait en tout. C’est lui qui l' avait persuadé de s’inscrire avec lui au cours de théâtre. Ils avaient passé avec succès tous les castings et étaient désormais des acteurs banquables.

Quand dans la même semaine, Ben fit la couverture de « Trophy New York », Duane fit celle de « Trophy Los Angeles » à une différence près... que lui seul vit. L’article le concernant était page 8 tandis que celui de Ben était page 3. Toujours relégué au second plan alors que les rédactions des deux magazines étaient complètement autonomes. À la fin de l’année, ils avaient exactement le même nombre de couv’, ils avaient tourné le même nombre de films et chacun avait raflé trois golden globe et 1 oscar dans leur carrière très prometteuse. Pour Ben, Duane n’était pas un ami fidèle comme une ombre – l’ombre disparaît dès qu’il n’y a plus assez de clarté, disait-il – mais un ami fidèle comme les doigts de la main.

Les deux acteurs étaient énormément sollicités et ils souhaitaient mettre leur notoriété au service d’une noble cause. Malheureusement, la liste était longue et ils ne pourraient pas tout faire pour être efficients. Que choisir : Lèpre ou mucoviscidose ? Tigres ou lamantins ? Éolien ou solaire ? Le choix de Duane se porta sur une meilleure utilisation de l’énergie et en particulier sur les ampoules basse consommation. Il prit sa mission très à cœur et une grande soirée allait être organisée en son honneur... dont le maître de cérémonie ne serait autre que Ben.

C’est lors de la visite d’une entreprise fabricant des ampoules fluocompactes à basse consommation - que Duane remarqua quelque chose : l’intensité lumineuse - contrairement aux ampoules à filament à incandescence - était froide. Les ombres étaient de ce fait moins nettes, plus diffuses, plus floues. Le personnel qui vérifiait les ampoules était comme éteint... pour ainsi dire beaucoup moins vif que celui qui était en pleine lumière. Ça ne pouvait pas être ça, ça ne pouvait pas être si facile, se dit-il. Il demanda à visiter un bureau dont l’éclairage était au néon. Là aussi, les ombres floues semblaient faire perdre beaucoup d’énergie à leur propriétaire. C’était comme si les ombres luttaient pour ne pas disparaître et puisaient dans les réserves de leurs propriétaires. Duane fit plusieurs tests qui se révélèrent tous concluants. Si l’ombre était nette, éclairée par un beau soleil ou un beau clair de lune : rien à faire. Mais si l’ombre était diffuse à cause d’un éclairage froid, il y avait moyen de profiter de la situation. Comment personne ne s’était-il jamais rendu compte de ce résultat ? Franchement, qui s’intéresserait aux ombres, ces invisibles pourtant si voyantes ! Duane avait compris tout l’intérêt qu’il aurait à utiliser le pouvoir sur les ombres. Il s’investit corps et âme dans son rôle d’ambassadeur de cette cause, il refusa même des rôles pour se consacrer quasi-exclusivement à cette cause qu’il fit sienne : l’éclairage du futur.

En quelques mois, pratiquement toutes les usines, les entreprises, bâtiments publics avaient été équipés en néon et ampoules basse consommation. Le monde serait bientôt sous sa coupe. Oui... mais là, tout de suite, c’était facile : en automne et en hiver, les gens ont besoin d’éclairage ; mais qu’en serait-il à la belle saison, quand le soleil est si ardent et les ombres si parfaitement dessinées ?

Pas de panique, il avait élargi sa cause à des nouveaux médicaments dont il vantait la consommation. Et ces médicaments, nouveaux psychotropes, contrôlaient les humeurs. Même si les ombres étaient fortes et bien nettes, leurs propriétaires eux restaient flous en leur for intérieur grâce à la chimie. Il avait pensé à tout « le maître des ombres ». Il ne restait plus qu’à achever Ben, ce qu’il ferait dès ce soir lors de la petite fête organisée en son honneur. Lors des répétitions, tout avait été minutieusement préparé pour que cela donne une impression de fluidité et de naturel. Duane avait particulièrement insisté sur l’éclairage du futur.

Quand Ben monta sur scène - éclairé par de puissants projecteurs - pour faire l’éloge de son ami de toujours, son ombre était belle et forte. Après quelques blagues, Ben appela son ami à le rejoindre pour recevoir sa récompense. Sous un tonnerre d’applaudissements, Duane regarda la caméra 1 et claqua des doigts. La salle se retrouva instantanément dans le noir pour se retrouver de bien, bien longues secondes plus tard - l’allumage avec délai quelle plaie ! - dans la lumière de l’éclairage du futur. Seul Duane à son pupitre était éclairé par un fort projecteur, son ombre nettement dessinée.

Ben commença à se sentir bizarre. Les gens dans la salle également.
- Tu n’as pas l’air en forme, demanda Duane.
- Je ne sais pas ce que j’ai, je ne me sens pas très bien, répondit Ben.
- Quel acteur tu fais, mon ami. Quelle performance. Vous pouvez l’applaudir.
- Merci mais non. C’est toi la... vedette, c’est grâce... à toi que...
Ben avait de plus en plus de mal à trouver ses mots, il était comme cotonneux, engourdi par quelque chose qu’il ne maîtrisait pas. Le public était las. Ben semblait glisser vers le sommeil. Duane guettait le moment propice. La mâchoire de Ben commençait à se relâcher jusqu’à lâcher un filet de bave. Incapable de lutter, il sombrait inexorablement vers ce néant, ce rien. Il était tellement détendu à présent qu’il se pissa dessus.

C’est alors que Duane inversa l’éclairage. La salle et la scène furent violemment illuminées. Les ombres retrouvèrent leurs formes et leur puissance, et leurs propriétaires leur esprit. Il ne fallut pas longtemps pour qu’on se rende compte de l’incident survenu sur scène. La gêne s’installa. Duane passait une nouvelle fois au second plan mais ça ne le dérangeait plus du tout. Il savoura l’instant.
- Je ne voulais pas les croire quand les ombres m’ont écrit un long message d’avertissement sur le mur. Elles avaient compris ton manège, dit Ben. Ton éclairage du futur est déjà dépassé mon pauvre Duane.

Et Ben claqua des doigts pour faire apparaître le nouvel éclairage. La salle fut instantanément éclairée sans effet aucun sur les personnes présentes dans la salle. Les ombres triomphaient. Duane venait de perdre la partie, son éclairage basse consommation avait trouvé son maître. Les ombres, quant à elles projetaient une nouvelle ombre. Sur le mur, 3 lettres : LED.
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