3
min

Cernunnos

Image de François

François

85 lectures

60

Nous avancions depuis des jours déjà dans la forêt profonde. Sans cesse maint obstacles se mettaient en travers de notre chemin. Plus nous nous enfoncions, plus les arbres semblaient resserrer leurs rangs autour de nous, nous forçant bientôt à descendre de nos montures fatiguées. Nous perdîmes d’ailleurs de vue le soleil à la mi-journée, caché par l’épaisse canopée qui formait une voûte au-dessus de nos trognes. Nous sentions cet air dense peser lourdement sur nos épaules. Nous étions pris dans des rets invisibles et nous nous perdions toujours un peu plus, écrasés entre les branches épaisses et l’atmosphère immobile.
Puis des serpents de brume, rasant le sol, se faufilèrent entre nos jambes fourbues. J’entendis un bruissement derrière moi et me retourna. Je vis les yeux effarouchées de mes compagnons derrière les heaumes et je vis les signes de croix qu’ils faisaient, eux les paillards sans foi, eux les soiffards aux libations blasphématoires ! Bien loin de leurs chansons de taverne, certains même fredonnaient quelques prières, effort dérisoire en ce lieu si reculé, certainement abandonné de Dieu. C’est alors que l’inclinaison de la pente changea un peu, en s’accentuant de plus en plus dans les frondaisons touffues. Le brouillard nous recouvrait à présent totalement. On grimpait comme on pouvait, ahanant cahin-caha, s’agrippant aux arbustes, tirant les bêtes qui renâclaient. Ca gémissait, ça maudissait le Ciel ou je ne sais quel nobliau, comme celui à qui nous vendions nos lames par exemple.
Puis le silence.
Un plateau, l’herbe rase.
Impossible d’y voir plus loin que le bras tendu devant soit. Les chevaux respirèrent un peu, heureux d’être sortis du bois. On leur lâcha la bride et on forma un ligne, tirant nos épées. Avançant cote à cote, chacun scrutait la purée cotonneuse qui emplissait l’air.
Soudain une forme fantomatique se dessina, puis une deuxième. Des blocs de pierre, fichés dans le sol, semblaient pareils à une porte. Puis d’autres apparurent, quelques pas derrière, alignées pour former une sorte d’allée. Nous brisâmes la ligne et je pris la tête. Bouclier levé, l’épée au devant, j’avançais, m’écarquillant les yeux au travers des ouvertures de mon heaume. Malgré la fraîcheur relative, des ruisseaux de sueur s’écoulaient au creux de mon dos et je sentais mon lourd gambison coller à ma peau.
Mes compagnons me suivaient à présent en silence jusqu’au moment où je sentis quelque chose d’étrange au sol. Gardant mon bouclier haut, je m’inclinais pour observer à mes pieds. Ce que je vis me glaça le sang.
Une myriade de petits insectes, vermines, vers de terre, larves et autres chenilles grouillaient de toutes parts. Un peu plus loin, l’allée de pierre s’élargissait en une sorte de cercle au sein duquel s’épanouissait une végétation luxuriante. Les plantes poussaient et pourrissaient sous nos yeux, dans un rythme inconcevable.
« Partons ! » Entendis-je « ne restons pas là », « cet endroit est maudit ! », « Sorcellerie ! » gueulaient les soudards dans mon dos. Pour ma part, la peur faisait place à d’autres émotions. Le lieu exerçait une véritable fascination.
Puis la végétation, continuellement en proie à ses cycles frénétiques, s’écarta. Une silhouette immense se découpa face à nous. Un courant d’air et la brume fut comme soufflée.
Ce n’était pas un homme qui nous faisait face. Il se tenait pourtant campé dans des braies qui paraissaient fort vieilles. Son visage était étrange et allongé, avec une bouche dans le prolongement d’un nez long et deux yeux en amande de chaque côté. Mais, surtout, son chef était paré d’andouillers. Ceux-ci sortaient le plus naturellement du monde de ses tempes. Ses bois paraissaient fort vénérables mais je demeurais trop subjugué pour esquisser le moindre mouvement. Derrière lui, des cerfs, des biches et des chevreuils broutaient, batifolaient et s’accouplaient même dans le jardin impossible.
Derrière moi, on cria sus à l’ennemi, les lames s’élancèrent sur le homme-cerf. Je restais immobile, tentant de comprendre ce qu’il nous arrivait et pourquoi on cherchait à le détruire. Représentait-il une menace ? Les assaillants me dépassèrent en dépit de mes protestations, masses d’arme tournoyantes et épées en taille. Ils moururent instantanément, sans que je ne distingue un quelconque geste de défense de l’homme-cerf. Il se fendit d’un sourire alors que les corps de mes compagnons se décomposaient à vue d’œil, sous des parterres de fleurs, bouffés par un petit peuple qui pullulait là, creusant dans les orbites et les tripes encore fumantes que l’on devinait à travers le métal fracassé.
Seul face au prodige, je refusais de ployer le genoux mais ceux-ci tremblaient et menaçaient de me faire défaut. Je vis l’être prendre quelque chose autour de son cou et me le tendre, puis ce fut tout. Le néant. Le vide. Des rêves étranges qui rendraient fous les plus saints d’entre-nous me firent voir des mondes impossibles.
Je revins à moi sous un beau soleil, éclatant et chaud. Autour de moi le tertre s’étendait. Les blocs de pierre trônaient toujours, formant d’inquiétantes lignes et courbes. Mais plus de végétation incontrôlable, plus de cerfs ou encore moins de sorte de dieu.
Je me levais et redescendis la colline. Le chemin se traçait sans difficulté à travers les futaies. Je retrouvais mon cheval bientôt et entreprit de quitter les bois. Mon songe - car cela ne pouvait être que ça - me tourmentait et je recherchais mes compagnons. Je les trouvais dans un champ à quelques lieux de là. Leurs corps transpercés par le métal ennemi, ils donnaient leurs entrailles en pâture aux corbeaux. A l’orée du bois, j’aperçus un cerf qui me fixait. Je courus vers lui mais il détalla. A la place qu’il occupait affleurait une pierre. Je faillis trébucher dessus mais un détail retint mon attention. La pierre était gravée, elle représentait un homme à tête de cerf, assis en tailleur. Autour de son cou un bijou.
J’enlevais mon heaume et portait les mains à mon cou. Avant même de le toucher, je savais que s’y trouverait ce même bijou de bronze, rigide et finement ciselé. Me voilà donc détenteur d’une vérité et certainement paria car jamais je ne pourrais ignorer ce qui se déroula sur cette colline.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
60

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Zago
Zago · il y a
Très bonne ambiance med-fan, François ne serait-il pas rôliste, à tout hasard ? ;)
Merci pour cette lecture, bonne continuation !

·
Image de François
François · il y a
Merci beaucoup ! Pas tout à fait, mais pas loin : escrime med ;).
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
L'homme-cerf était donc gaulois ? :)
·
Image de François
François · il y a
Certes oui ! Un petit témoignage de croyances oubliées :) ...
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
C'est ce qu'il m'avait semblé. On sent bien l'atmosphère des vieilles légendes celtiques dans votre texte. Si vous n'avez rien contre les légendes du futur, je vous invite à venir faire un tour du côté de ma "frontière de brumes" ;)
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un texte qui captive et qu'on ne lâche pas jusqu'au dénouement final ! Bravo, François, pour cette histoire de chevalerie mâtinée de magie et de surnaturel. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

·
Image de François
François · il y a
Merci beaucoup, j'y vais de ce pas !
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bonjour François ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Merci, François !
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour ce récit bien écrit et original ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

·
Image de François
François · il y a
Merci et avec plaisir !
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un joli texte, un sujet assez original. Mes voix. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", " Le Grandpé " ou "Tata Marcelle".
·
Image de François
François · il y a
Sans faute ! Merci !
·
Image de Alizée Villemin
Alizée Villemin · il y a
Bravo pour ce texte, les Celtes sauront toujours me convaincre, vous avez mes voix :) Je participe également à ce prix, n'hésitez pas à passer voir ma nouvelle http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-a-payer ;) Bonne continuation !
·
Image de François
François · il y a
Merci hé hé ;) ... oui j'irai avec plaisir !
·
Image de Meryma Haelströme
Meryma Haelströme · il y a
J'aime beaucoup ! Cernunnos est une de mes divinités préférées. Un très beau texte donc, un vocabulaire recherché. Si le coeur vous en dit, allez jeter un oeil du côté du mien :) http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/retour-au-pays-2
·
Image de François
François · il y a
Merci, oui et finalement on a assez peu de matériel historique sur lui !
·
Image de Maour
Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

·
Image de François
François · il y a
Merci Maour. oui j'irai le lire !
·
Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

·
Image de François
François · il y a
Merci ! oui je ne manquerai pas d'y faire un crochet ;)
·