Cent flammes

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Le drapeau brûle dans la nuit. Il n’y a pas de nuages ce soir, et seule la fumée qui monte lentement vers le ciel vient troubler l’horizon étoilé. Il n’y a pas de bruit non plus. Tout est calme. Les voitures ne passent plus, les voix se sont éteintes. Il n’y a que mon feu qui crépite. Le drapeau brûle lentement. Les couleurs ne tremblent pas. Elles n’ont pas peur de la lumière qui approche. Elles ne craignent pas la chaleur qui les enveloppe. Les quelques taches blanches sont toujours claires et éclatantes. Le bleu émet tranquillement une légère lueur. Seul le rouge qui s’intensifie semble un peu perturbé. Le feu s’y reflète un tout petit peu, et je vois les ombres sanglantes s’y agiter.

Je suis une voleuse de secrets. Je sais tout ce qui se passe dans votre tête. C’est un don. Je lis dans vos pensées. J’entends ce qu’on ne me dit pas, et je vois ce qui est profondément enfoui dans les belles boîtes noires de nos crânes. Je vois vos souvenirs au moment où ils surgissent dans votre esprit. J’observe vos plans se construire rouage après rouage. Je suis comme un voleur, un braqueur de banques, sauf que lorsque j’arrive dans votre coffre, tout est déjà ouvert. Je vois vos pensées, bien entreposées ou toutes éparpillées. Je vois partout des petits dossiers. Je vois les traces de toutes les décisions que vous avez prises dans votre vie. Je vois ce dont vous avez honte. Je vois ce que vous voulez cacher. Je vois vos mensonges.

Le rouge n’est pas à sa place sur ce drapeau. Ce n’est pas que je ne l’aime pas. C’est même la couleur que je préfère. La couleur rouge est belle, et elle n’est pas aussi violente qu’elle en a l’air. C’est une couleur qui a son caractère, qui ne se laissera pas faire. C’est une couleur qui va se défendre, c’est une couleur qui saura s’indigner. C’est une couleur qui va à contre-courant, qui se voit de loin, qui n’est ni douce ni méchante, mais qui est simplement différente. Ce que je n’aime pas, c’est de la voir enfermée entre des lignes trop serrées, forcée de continuer toujours dans une seule et même direction. Sans possibilités de se diriger ni à droite, ni à gauche. Sans regard en arrière. Écrasée par des mâchoires blanches, qui mordent les réfractaires.

Il est beau, ce rouge, pourtant. Aussi beau qu’un dernier soir.

J’ai un don, et longtemps, je l’ai utilisé pour voler des pensées pour des hommes puissants. Les Léviathans ont toujours des ennemis qu’ils peuvent briser d’un geste, d’une parole. Mais ils sont sans ressources lorsqu’une personne a décidé d’enfermer un secret dans le creux de son crâne avant de jeter la clé. Moi j’en suis capable, et j’ai recueilli des secrets à la valeur inestimable. Mais j’ai aussi volé les leurs. Je sais tout des hommes de pouvoir. Je n’ai pas eu besoin de chercher pour connaître intimement leurs mensonges. Les cachotteries familiales, comme les tromperies nationales. Je sais tout de ce qu’ils voulaient cacher, des intérêts qu’ils voulaient protéger, et des personnes qu’ils voulaient blesser.

Quand on me demande : « Tu es au courant ? », quand on me parle d’un événement à la une des journaux, je ne sais que répondre. Je suis au courant, car je sais ce qui s’est passé. J’ai même longtemps été au cœur du courant de ceux qui font et défont l’information, de ceux qui concèdent des éclats de vérité pour mieux dissimuler les autres. Mais je vois aussi tout ce qu’on ne dit pas, ce qui se cache derrière le voile. Mon courant n’est pas le même que celui des autres. Aujourd’hui, j’ai pris ma décision. Désormais, quand on me posera cette question, je sais ce que je répondrais. Je vous dirais : « Je suis au contre-courant ».

Je brûle ce drapeau pour qu’il ne voie pas ce qui va se passer dans les prochaines heures, dans les prochains jours. Je les aime, ces couleurs encore innocentes, encore flamboyantes. Il va disparaître, et moi aussi. Ce pauvre drapeau. Il ne voit même pas ce qui se cache derrière ces si belles couleurs, il est incapable de rétablir l’ordre dans sa propre maison. Il va disparaître, et moi aussi. Demain, je dirai la vérité, toute la vérité, alors qu’une partie de la société s’évertue à la cacher. J’aurais préféré ne pas savoir. J’aurais préféré continuer ma vie comme si je ne savais pas. Mais quand on sait, on ne peut plus se taire.

La fumée s’envole vers le ciel, et le drapeau rapetisse. Les bords blancs deviennent bruns, se plient, et brûlent. Le rouge retrouve sa vigueur et s’échappe de sa prison rectiligne. Maintenant, il est partout. Sur les cendres posées au sol, dans l’atmosphère, dans l’odeur qui gagne le village voisin. Tout le monde saura.

Le feu illumine mon dernier soir. Demain, je serai accusée d’avoir révélé des secrets d’État, de porter atteinte à la sécurité du pays.

Le feu illumine mon premier soir. Demain, je reprendrai ma conscience et ma liberté. J’irai à contre-courant.

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