Celui qui aimait la bibliothécaire

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Jury
Image de 2014
Image de TTC 12-16 ans
Ma bibliothécaire était là, tout près de moi. Je pouvais la voir, de profil. Je l’avais toujours trouvée très belle, absolument sublime. Et elle était gentille, en plus. Elle avait vraiment tout pour plaire. Je l’avais toujours beaucoup aimée. Elle s’occupait bien de moi. Elle était en train de s’occuper d’autres, mais je savais bien qu’elle viendrait vers moi. Comme toujours. Elle ne m’oubliait jamais, quand je revenais.
Je dus encore patienter quelques instants, avant qu’elle ne vienne. Je pus alors sentir son doux parfum, la voir de face, contempler sans rien dire son beau visage. Elle avait l’air très triste, ce qui me chagrina. J’aimais la voir heureuse. Elle soupira et passa une main distraite sur mon dos. Si j’avais pu, j’aurais souri. C’était tellement agréable. Si j’avais pu, je l’aurais consolée, aussi. Elle qui était d’habitude pleine d’énergie et très enjouée se contentait de regarder dans le vide, sans parler ni bouger. Il n’y avait personne autour pour lui reprocher de ne pas travailler, mais bon, quand même... Elle semblait sur le point de pleurer. J’aurais au moins voulu savoir ce qu’elle avait. Si elle se confiait à moi, ça allègerait peut-être un petit peu sa peine.
Comme si elle avait entendu mes pensées elle dit d’une voix cassée :
─ Tu sais, ma vie n’est pas très chouette, en ce moment. Elle est même carrément triste, si tu veux savoir.
Elle s’arrêta, essuya les larmes qui commençaient à couler sur son visage. Elle ne semblait pas décidée à continuer, comme si elle s’était rendue compte que c’était étrange de me dire ça à moi. J’aurais voulu la prendre dans mes bras et lui dire de continuer, qu’il fallait en parler. Comme d’habitude, je ne dis rien et ne fit pas un geste. Je me maudissais d’être ainsi. J’aurais tellement voulu être un de ces hommes qu’elle aime tant. Elle se tut pendant quelques instants, mais finit par continuer :
─ Mon mari m’a quittée parce que je passe trop de temps ici. Mais c’est mon travail, et je l’aime ! Comment il peut me reprocher ça ? Et puis, quand je rentre, on passe de bons moments, on était bien, tous les deux... Le pire, c’est que notre fils est parti avec lui. Il trouve que je suis nulle parce que j’aime les livres et que lui trouve qu’il n’y a que les jeux vidéo qui sont intéressants ! J’aimerais tellement parvenir à lui faire prendre gout à la lecture... Mais il trouve les livres ennuyeux. Etrange, pour le fils d’une bibliothécaire, tu ne trouves pas ?
Je trouvais que si. Les livres n’ont absolument rien d’ennuyeux ! Qui est allé mettre une horreur pareille dans la tête des enfants ? Et ces deux-là étaient vraiment des monstres d’avoir abandonné ma bibliothécaire adorée. Elle m’avait toujours préféré ces hommes, mais c’étaient tous les mêmes. Moi, je ne l’aurais jamais laissée tomber ainsi. Si seulement elle pouvait me comprendre, entendre ce que j’ai à lui dire et m’aimer. Elle serait toujours heureuse, avec moi.
─ Et je ne t’ai pas encore tout dit !
Quoi, il lui arrivait encore d’autres malheurs ? La pauvre. Sa vie n’était vraiment pas facile...
─ Figures toi que je viens de me faire virer ! Tout ça parce que la mairie n’a plus assez d’argent pour payer deux bibliothécaires et que je suis celle qui est arrivée le plus récemment... En gros, l’amour de ma vie est parti parce que je consacre trop de temps à un travail que je viens de perdre ! Si ce n’était pas à moi que ça arrivait, j’aurais pu trouver ça dôle. Complètement loufoque, même !
Sur ce, elle fondit en larmes. J’aurais tellement voulu la serrer contre moi, lui dire que je serais toujours là, que tout irait bien. Mais j’en étais bien sûr incapable. Ma pauvre bibliothécaire. Elle allait perdre son travail, qu’elle adorait. C’était triste. Attendez... mais si elle perd ce travail, je ne la verrais plus ! Oh non ! Tout mais pas ça... Je suis incapable de vivre sans elle, je l’aime tant. Son beau visage, son sourire, sa voix douce, ses mains sur mon dos, ses éclats de rires, ses conseils avisés aux lecteurs... j’aime tout chez elle. Je ne veux pas qu’elle parte, je ne veux pas la perdre. J’aime tellement les quelques instants passés avec elle quand je suis à la bibliothèque. Si j’en suis privé, ma vie n’aura plus aucun sens. Elle ne peut pas partir, elle ne eut pas m’abandonner ! Si elle part, il n’y aura plus que la vieille chouette, et tout redeviendra triste comme avant. Je ne veux pas. Je veux qu’elle m’amène avec elle...
Et je ne pouvais que la regarder, la contempler tandis qu’elle sanglotait. Ça me brisait le cœur. Elle finit par se reprendre et sécher ses larmes. Ses yeux restaient rouges et on voyait toujours qu’elle était malheureuse. Elle poussa un long soupir, et termina sa petite conversation (enfin, son monologue, plutôt) avec moi :
─ Je te dis ça, mais toi, tu ne peux évidemment pas comprendre.
J’aurais voulu lui dire que si, que je la comprenais, que je l’adorais, que j’aurais tout fait pour elle. Elle me prit dans ses mains, et me caressa encore, sûrement pour la dernière fois. Pourquoi ne pouvais-je pas rester avec elle et l’aimer ? Pourquoi ?
─ Non, tu ne peux pas comprendre. Je t’aime beaucoup, mais tu n’es qu’un livre, conclut-elle en me reposant sur mon étagère avant de s’éloigner.
Oui, c’est vrai, je ne suis qu’un livre. J’avais failli oublier ce petit détail.
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