Ce qui nous reste d'eux

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Printemps 2019

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Ce matin, Anna s’est levée avec l’envie d’en découdre. Envie de tailler, couper, élaguer, bref : d’être aux prises avec les arbres du jardin. Histoire de saluer les corolles du magnolia, d’assister le vieux cerisier dont les branches en fleurs font une couronne au sol.

Devant le muret qui longe la rue montante du village, elle observe les arbustes afin de décider duquel passera le premier à la tonte. Celui-là, avec ses houppes grisâtres au pollen asphyxiant, sera le premier à faire les frais de cette frénésie qui l’a saisie devant le victorieux soleil d’avril.

De toute façon, elle n’aime pas cet arbuste, mais comme elle l’a planté, elle l’autorise à demeurer à la condition qu’il n’étouffe pas son voisin, un pommier du japon aux pétales ombrés de rose. Elle taille, elle tousse, elle résiste. Elle aura le dernier mot. Sur la pelouse derrière elle, dame Margot, la pie qui habite le grand bouquet de frênes au fond de la propriété, l’observe. Anna n’a pas renoncé à l’apprivoiser. La pie sait qu’elle lui doit le sauvetage de son domicile lors du dernier élagage d’hiver.

Puis, raison faite à l’arbre à poussière, Anna sent encore picoter au bout de ses doigts le besoin d’affronter la nature dans sa puissante renaissance.
Son regard se pose sur la vigne : enfin, sur « le » pied de vigne. Voilà un beau chantier à entreprendre. Ce pied de vigne, unique, est enfoui dans la haie qu’ils ont plantée il y a près de trente ans – il fallait bien remplacer la vieille rangée de vigne aux raisins acidulés ; les thuyas, c’était la mode. Tous les ceps avaient été arrachés. Pourtant, longtemps après, quelques pampres avaient resurgi, si fragiles que personne n’y avait prêté attention, jusqu’à ce qu’ils se fortifient et prennent le large. Ce pied de vigne, qui a survécu, prolifère chaque année, il s’acharne, il s’obstine. Elle l’a baptisé le Phénix, parce qu’il renaît toujours de ses tailles à blanc. Puisqu’elle n’a jamais réussi à trouver ses racines dans l’épaisseur de la haie, elle se contente dorénavant d’en limiter l’opulent développement.

Des lianes vives recouvrent déjà toute la haie, croulent côté rue autant que côté jardin. Anna commence par la rue. Elle installe son échelle, fait tomber quelques branches, les unes après les autres. Elle observe une tige, ses petits liens à ressorts enroulés à une autre liane. C’est amusant. Presque attendrissant, tant c’est bien fait. Et puis, quelque chose lui dit : à quoi bon ? Le talus est si haut, le trottoir herbeux si large, ces lianes ne gênent pas les passants. C’est même joli à l’automne, les feuilles fauves sur le vert de la haie. Elle revient côté jardin.

Anna travaille sans gants, elle aime sentir la griffure amicale des plantes. Elle cherche une fois de plus, mais c’est juste par jeu, l’origine de ce plant rescapé. Car il ne s’agit plus depuis longtemps de l’arracher, mais juste de l’observer, pour comprendre. Au fond, il est l’unique survivant de la vigne que son père avait plantée.

Et elle pense à ce père venu de son Italie natale avec ses trois frères et leur mère. Ils allaient faire, en France, ce que les Italiens savent si bien faire : maçonner, construire des maisons. Et celle-ci, pour eux quatre : comme une maison de poupée, aux pièces carrées, pleines de fenêtres. Ils allaient aussi planter des arbres : deux poiriers aux écorces pierreuses, trois noyers... Anna se souvient : il a fallu en faire abattre deux pour agrandir la maison. Leur ombre lui est restée sur la conscience. Quand on est jeune, on ne mesure pas ce que peut faire comme dévastation au cœur, la mort d’un arbre.

Anna dégage des pampres de cette vigne insolente, une jeune glycine et deux chèvrefeuilles. Ses gestes ont changé, ils sont empreints d’une retenue émue, comme si elle faisait quelque chose de plus mystérieux qu’une taille d’entretien. Comme si se murmurait, dans cette haie, un secret de famille. Quelque chose qui tient de l’intime. Au-dessus de sa tête se courbe une arche ligneuse tout juste esquissée mais résistante déjà : la vigne s’est lancée à l’assaut du tilleul qu’ils ont planté à la naissance de leur fille, il y a vingt-cinq ans. Anna, tout à coup, est troublée par cette arche. L’élan qu’il aura fallu. C’est un saut, tout de même. Un puissant désir de vivre, de s’attacher. Elle interrompt son geste. Tout à coup, elle n’a plus le cœur de couper cette branche.

À mesure qu’elle remonte le long du muret du jardin, elle voit que le pied de vigne a poursuivi sa marche intrépide à travers toute la haie, il s’est accroché au grand houx, luisant dans sa belle pyramide verte, il a escaladé le laurier, s’est mêlé en un jeu joyeux aux branches des cinq prunelliers sauvages dont la délicatesse des fleurs l’émerveille. Il a rejoint le grand sapin, l’immense mâture dressée et ses branches en berceaux qui ont abrité les cachettes des enfants. Et là, il s’est arrimé.

Brusquement, cette chaîne végétale qu’Anna a failli rompre lui serre la gorge. Il lui vient une envie de pleurer, mais très douce. Cette vigne, c’est comme un signe. Une présence. Ce qui reste de ceux qu’on a aimés.

Ce qui reste de son père, avec ses dix-sept ans sans adolescence, avec cette Lorraine aux pluies et aux hivers froids, lui qui quittait sa Vénétie natale ; avec cette langue étrangère, pure et lisse, dans son palais qui avait roulé la rocaille vive et les voyelles colorées. Cet homme silencieux et merveilleux, ce père dont l’amour qu’il lui a donné fut son rempart et sa force.

Cet amour qu’elle croyait désormais silencieux, cet amour murmurait, là, dans les vrilles ténues et invincibles, d’un arbre à l’autre, et rejoignait comme une paume ouverte, à travers un tilleul parfumé, la main d’une petite fille qui n’avait pas eu le bonheur de connaître son grand-père.

Alors, Anna abandonne son sécateur, elle s’assied sur la pierre de Savonnières qui sert de banc près du sapin et elle salue avec gratitude la vigne qui lui a rendu son père.

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