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Ce que je suis

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Grego

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Il faisait encore plus chaud qu’hier. Attendre le bus au bord de la route sous une chaleur pareille n’est pas humain. De toute façon ici, personne ne me considérait comme un être humain.
Avec ce soleil de plomb, je transpirais et des auréoles grandissantes se répandaient sous mes bras, les manches de mon chemisier brunissaient. Seule ma robe laissait passer un peu d’air le long de mes jambes mais à cette heure-ci, il n’y avait très peu d’air pour se rafraichir. Mes jambes usées, gonflées par des vieilles varices me soutenaient à peine. La soif me tiraillait car je n’avais pas eu le temps de boire un peu d’eau à l’abreuvoir de peur de rater ce satané bus.
Les autres un peu à l’écart dans leur espace à quelques mètres de moi, à l’ombre sous l’abri qui servait d’arrêt me dédaignaient comme on observe une bête étrange. Sentir la transpiration ne les gênait pas vraiment, non ce qui les dérangeait c’était la couleur de ma peau. Chacun son côté, eux ici à l’ombre et moi là au soleil. J’aurais dû baisser les yeux et regarder mes savates défraichies mais je ne saurais dire si c’était de la fierté ou une force inconnue qui me faisait leur tenir tête. Le regard droit dans leurs yeux.
Je devais me rendre à mon travail, femme de ménage que j’étais ; oui, femme de ménage pour les Blancs des hauts quartiers de la ville, ceux où tout est joli : les jardins verts, arborés et fleuris, les maisons entretenues et avec de belles couleurs. Mes patrons-là n’étaient pas si méchants, ils ne me tapaient pas. Madame était même parfois gentille avec moi. Elle me donnait les restes du souper « pour vos enfants » me disait-elle. Madame, ma patronne prenait pitié de moi et faisait son office de bienfaisance. Et elle irait prier à l’Église et chanter des louanges comme tous les dimanches.
Au-delà de la chaleur qui me martelait mon corps, une détermination, une forte envie, une conviction naissait dans ma conscience comme une évidence.
Je suis là, je suis vivante. Le bus arriva de l’ouest, un nuage de fumée le suivait.
Les autres commencèrent à s’avancer, passèrent devant moi sans me regarder. Je saisis mon cabas bien trop lourd pour mes forces qui se liquéfiaient. Je reculais un peu pour laisser passer ces « messieurs dames ».
Je grimpais dans le bus péniblement, je crus deviner un sourire du chauffeur mais personne ne m’aida. Assis sur mon fauteuil, je m’essuyais tant bien que mal avec mon mouchoir détrempé.
Je pouvais enfin me reposer pendant trois arrêts. Un peu de repos me ferait du bien car mes reins me brûlaient et mes jambes tiraillaient mes muscles. Je ne voulais pas montrer ma douleur aux autres, je ne voulais pas leur donner ce plaisir : me voir abattu.
Quelques minutes de repos, c’est tout ce que je voulais, un peu de calme avant mon boulot suivant comme n’importe quel individu en aurait eu besoin.
Je ne sais plus si c’est à l’arrêt suivant où un homme monta et se planta devant moi. La tête baissée, je ne voyais que ces chaussures en cuir impeccablement cirées.
- La place, ordonna-t-il.
Le chauffeur n’avait pas redémarré. Tout le monde dans le bus attendait que je m’exécutasse. Mais je restais de marbre.
- Cette place n’est pas la vôtre, vous devez aller au fond !
- Non monsieur, allez y vous-même. En prononçant ces mots, je sentis une tension envahir le bus.
- Dernier avertissement, vous n’êtes pas autorisé à rester assis ici, ce siège nous est réservé.
D’une voix grave que je ne me connaissais pas, je prononçais ces mots comme une sentence :
- Personne ne me fera plus bouger, ce droit je le prends. Je suis un être humain comme vous. !
Un « ô » retentit d’un seul cri comme si tous les Blancs avaient été offensés « alors ça quel toupet »,
« vous voyez bien qu’ils ne sont pas comme nous »
- Je suis un être humain, je suis votre égal. Je refuse de me lever et de céder ma place.
Alors la police fut alertée. On me descendit du bus sans ménagement. Les railleries fusaient bon train : « mais enfin pour qui se prend elle » «  il y a des lois dans ce pays ».
Les menottes aux poignets, j’attendais prêt de la voiture de police, je les fixais tous d’un regard enragé, une colère en moi bouillonnait. Exister, je voulais EXISTER. Ce jour-là, je sus que j’étais prête à clamer au monde mon droit d’exister pour ce que je suis.

PRIX

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JULIE42 · il y a
Beau texte et battez-vous pour exister!
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André Courtial · il y a
Et dire que la france prend exemple sur l'amérique pas étonnant que la situation actuelle soit ce qu'elle est "enfermé inégalité fragmenté "voilà le nouveau selogant
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Redgirl · il y a
Liberte egalite fraternite....
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Eddy Bonin · il y a
C'est toujours aussi flippant d'entendre ça... Bravo ! Vous avez mérité mes modestes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage, plus tranquille, au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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JACB · il y a
Dans certains coins de l'Amérique je crains que cela n'existe encore... Beau texte !*****
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite, à bientôt ?

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Sylvie Franceus · il y a
Les savates portent le monde. La douleur
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Chantane · il y a
Rosa Park femme si forte qu'il ne faut jamais oublier, bonne continuation, bonne chance
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Bonheur Mortorde · il y a
Bravo pour ce beau texte !! Vous avez mes 3 voix. Bonne chance et merci de jeter un coup d'oeil sur mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/09-mars-1
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Charlie Norach · il y a
Cette situation a dû être vécue tellement de fois… Vous avez su nous la faire revivre, le temps d'une lecture.
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Corinei · il y a
un petit air de Rosa PARK mérite bien des voix. merci si vous avez le temps https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bar-des-anges-1 Bonne année
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