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Ce qu’on ignore sur les gens

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Emmanuelle Solac

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Cette fois-ci j’ai bien calculé mon coup. La concierge, madame Dugardon, n’est jamais plus bas que le troisième étage à cette heure-ci, et je vais donc pouvoir rentrer sans qu’elle me tombe dessus. Quelle peste cette concierge ! Une caricature de la profession, revêche, teigneuse, bavarde, cancanière qui plus est et qui en sait trop sur tout le monde pour vous lâcher en moins d’un quart d’heure. Je n’ose même pas imaginer ce qu’elle raconte sur moi dans mon dos aux autres petits vieux du foyer résidence !
Tandis que je monte mes deux étages par l’escalier - le Docteur Martin a été catégorique : il faut entretenir ma vieille pompe sous peine d’un claquage inopiné et définitif -, j’entends une espèce de petit murmure, comme un « mmm » lancinant et monocorde. Est-ce que Jacqueline, ma voisine du dessous, serait en train de faire un malaise ? J’accélère légèrement mes enjambées et là, surprise : installé sur le paillasson de monsieur Jorowski, un gamin pas plus haut que trois pommes joue avec un camion de pompier, tout clignotant silencieusement de lumières bleues. C’est de sa bouche que sort cette mélopée un peu triste, censée illustrer le bruit du camion. Je souris.
- Eh, mon bonhomme, les camions de pompier ça ne fait pas ce bruit-là ! Ça gronde, ça vrombit, et surtout ça fait pin-pon pin-pon !
Le regard qu’il lève sur moi me cloue sur place. Un regard vide, comme si ses yeux passaient à travers moi, et de sa bouche entrouverte, un filet de salive en suspension. Je me suis trompé, ce n’est plus un tout petit enfant. Sa petite taille semble due à une déformation de sa colonne vertébrale, mais ses traits évoquent davantage un adolescent.
Le murmure s’est interrompu, et j’entends au-dessus de ma tête quelque chose que je n’interprète pas tout de suite, mais qui met tous mes sens en alerte. Il faut que la voix de la concierge résonne dans la cage d’escalier pour que je prenne conscience que les bruits de ménage ont cessé d’un seul coup.
- Doudou, retourne à la maison ! Dépêche-toi ! Tu sais bien que tu ne dois pas jouer dans l’escalier !
Il se passe alors quelque chose d’extraordinaire. Le visage lunaire s’éclaire exactement comme si le soleil surgissait au moment où les nuages s’écartent. Un sourire comme on n’en voit que dans les plus parfaites extases amoureuses, avec dans le regard un éclat qui frôle la vénération.
- Mmma-mmma !
Brutalement mon cerveau opère une révolution copernicienne, et l’aigreur, la méchanceté, la mauvaise humeur de la gardienne - tiens, d’un seul coup je ne peux plus me résoudre à la voir comme une concierge -, tout ce qui me la rendait antipathique se mue en douleur, solitude, besoin de contacts sociaux. Fuir, fuir son malheur quitte à être mal aimée, quitte à vrombir, elle, pour le coup, au lieu de murmurer. Dire que je suis arrivé il y a deux ans et que je ne savais rien ! Que depuis tant de temps je ne me suis jamais enquis de sa vie, de sa famille. Et personne ne l’a fait non plus, apparemment, car jamais je n’ai entendu le moindre mot de quiconque à ce sujet. Pourtant il doit bien y en avoir qui savent ! Mais, au fond, qui ça intéresse, la vie d’une concierge ? Et puisque elle-même n’en a jamais parlé, elle qui parle tant ?
L’enfant a repris son interprétation personnelle du vrombissement d’un moteur de camion, dans son « mmm » lancinant, et je me souviens de mes jeux d’antan avec mon frère où nous rivalisions à qui mieux mieux de sonores « brrr » et « vrrr » déclinés sur tous les tons pour accompagner nos voitures de course dévalant nos circuits de plastique, ou courant sur leurs rails électriques. Je suis encore perdu dans mes souvenirs nostalgiques lorsqu’un froissement derrière moi me fait me retourner.
Nos regards plongent l’un dans l’autre.
Tout ce qui se dit en cet instant immobile...
Lorsque je me retrouve dans mon petit appartement, je regarde ma moquette vide, sans jouets d’enfants, et un gouffre béant s’ouvre dans ma poitrine. Tout ce que j’ai perdu, tous ceux que j’ai perdus... Et alors surgit l’image d’un garçon pas comme les autres, qui pourrait faire rouler des petites voitures sur un circuit électrique, et à qui j’apprendrais comment on imite vraiment le bruit d’une Formule 1. C’est bientôt Noël. Demain j’irai acheter tout ce qu’il faut, et j’inviterai madame Dugardon à venir dîner avec son fils.

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Marie-Françoise · il y a
Très beau texte, bien écrit, les mots sonnent justes c'est un régal je vote bien sûr. Je vous invite à venir déguster mon Lapin Brun et à écouter le chant des sirènes
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Truocel · il y a
Une superbe histoire. De la sensibilité. Une histoire qui montre la perception que l'on peut avoir selon les circonstances. J'ai beaucoup aimé.( Alain Lecourt)
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci Alain, et à très bientôt pour la nouvelle saison !
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Âme Élie Carcopino · il y a
Bravo. 2 min de bonheur et d'humanité. Tu as toujours un oeil avisé et très juste sur les gens et les situations.
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci Amélie pour ce commentaire qui me touche beaucoup.
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Marie Christine Storck · il y a
Quelle maîtrise !!!
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci Marie-Christine ! Donc tu as réussi à t'inscrire ?
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Marie Christine Storck · il y a
Yes!!
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Philippe Deniard · il y a
belle maîtrise du fond et de la forme... comme d'habitude!
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci beaucoup Philippe, ton appréciation me touche beaucoup.
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Csc Pontault-Combault · il y a
tu vas gagner !
bien à toi
Y.S

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Emmanuelle Solac · il y a
Trop optimiste ;-) Mais merci de ta confiance !
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M. Iraje · il y a
Un texte émouvant qui a su me séduire, même sans pin-pon ... !
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci Miraje. Je vais aller lire votre texte.
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Femi Jacquet · il y a
À force de penser à ses problèmes, à soi, et à observer la vie sous cet unique prisme....on en oublie les autres et leur vie, leur histoire....
Je serai curieuse de connaître la suite! Bise

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Emmanuelle Solac · il y a
Ah, pas de suite dans les très très courts, c'est à la libre imagination du lecteur ;-) Bises et merci à toi, Femi !
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Daniel Hadida · il y a
les mots justes pour exprimer avec force et douceur les sentiments les plus cachés, du Marino quoi... (Léa)
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Emmanuelle Solac · il y a
Grand merci Léa, et à jeudi !
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MCV · il y a
C'est un texte très touchant, et écrit avec beaucoup de retenue.
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Emmanuelle Solac · il y a
Merci à vous de ce commentaire qui me touche.