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Ce n'est qu'un au revoir.

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Alyss Ande

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« J'aurais voulu te rendre heureuse. »
J'avais dit ces mots tout en sachant désespérément que ça faisait longtemps qu'elle les attendait. Elle était face à moi, tête baissée, les cheveux entremêlés et le teint blême. Ses yeux me parurent plus petits sur l'instant, car son visage avait le goût de la défaite, et ses lèvres, d'habitude si délicates, étaient littéralement fendues, ternies, d'un rose morose.
Alors elle avait souri. Comme moi, elle ne pouvait ignorer que nous ne nous reverrions plus avant longtemps... En tout cas, pas du même oeil, pas de la même façon. Et même s'il m'apparaissait clair qu'il s'agissait plus là d'un au revoir que d'un adieu, la douleur n'en était pas moins vive.
Nous étions restées longtemps sans rien dire. La contemplation l'une de l'autre faisait tout. Mais elle avait fini par briser cet insoluble silence, en baissant singulièrement la tête sur mes mains, et en prenant l'une d'entre elle qu'elle serra entre ses doigts d'un geste tout particulier qui me rendit frissonnante.
« Je t'ai aimée, tu sais. »
J'ai serré les lèvres pour ne pas me trahir. Pleurer m'aurait paru pathétique. Je m'étais juré que je ne me laisserais pas submerger par l'émotion, pas cette fois-ci. Et il était encore temps d'afficher un sourire, que la dernière image qu'elle ait de moi ne soit pas celle d'une jeune fille timorée...
À ce moment-là, j'ai pensé qu'on ne dit jamais assez aux gens qu'on les aime. Car je l'aimais. Et je l'aime encore. Et j'ai voulu le lui dire, tout de suite, car elle avait parlé au passé, elle avait marqué cette fin abrupte, cette rupture, suggérant par ailleurs qu'il y ait eu quelque chose un jour. Une rupture, qu'est-ce que c'est ? C'est le frein d'une histoire, la fin de quelque chose, c'est que ce quelque chose est mort, là, dans l'espace temps, quelque chose qui n'est plus comme avant. Alors c'était la fin, c'était révolu... Mais moi, sous mes grands airs prétentieux, j'ai voulu faire la maligne, j'ai voulu ignorer la fin d'une histoire à laquelle nous étions confrontées, et je me suis contentée de susurrer, hébétée, comme en écho à ses mots:
« Je t'aime, tu sais. »
Pour toute réponse, un hochement de tête, et une fêlure sur son visage. J'ai senti passer toute la douleur dans ce rictus, car elle aussi se retenait de pleurer. Et voilà où nous en étions. Enlisées dans un état émotionnel trop important, trop brute, trop vaste et trop puissant. Nous ne pouvions plus cacher notre trouble et le heurt en pleine poitrine que nous recevions mutuellement, comme un courant électrique qui viendrait nous embraser tout le corps...

Elle a souri de nouveau. Elle avait l'air si triste, avec ses petits yeux clairs inondés de larmes qui ne coulaient pas, qui restaient là, réservées, au bord de son oeil, s'agglutinant sans jamais s'aventurer à l'extérieur pour oser mourir sur le bord de sa joue...
En la contemplant, j'ai songé qu'il y a là quelque chose de singulier dans l'instant où l'on ne parle pas et où nos diverses expressions, nos comportements, disent tout, trahissent le moindre de nos maux...
Et voilà. C'est ainsi que nous nous étions saluées. Elle s'était approchée de moi, et en même temps qu'elle avançait son visage, j'avais eu le temps de voir enfin une des larmes se délivrer de la prison qu'était son oeil pour venir glisser sur sa joue, jusqu'à son menton. J'ai vu cette goutte le long de son visage, et je me suis dit que j'étais comme elle, finalement. Une échappée, qui n'avait pas été demandée, qu'on n'avait pas pu contrôler, et qui avait implosé. Une échappée qui était partie, avait affronté la vie, s'était laissé glisser... quitte à retomber bien bas, plus bas que terre.
Et puis elle a déposé ce baiser sur mes lèvres. Le dernier. Je n'ai pas eu le temps d'en profiter, pas eu le temps d'oser savourer que déjà nos deux bouches n'étaient plus en contact.
J'ai fermé les yeux, un instant.
C'est tellement plus simple quand on n'affronte pas directement les choses, qu'on ne se confronte pas à une réalité qui nous semble trop cruelle pour être tenue pour acquise.
Et avant de me quitter, un dernier instant, elle a glissé singulièrement à mon oreille, d'une voix suave et douceâtre:
« Je t'aime. »

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