Ce n’est pas parce qu’il a peur du vil chasseur que le majestueux chevreuil court

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Chroniqueur de mes délires introspectifs. Glorificateur de mon oméga instinctif. Amoureux du brut, du brutal et du sensitif  [+]

Je tourne.
Tourne.
Et tourne encore.
Comme un chevreuil en cage.
Et plus je m’ennuie, plus mes orgueilleux bois enflent exponentiellement.
Je me considère de plus en plus comme un illuminé, un créateur bohème, un futur révolutionnaire de la littérature, lisant en boucle les quelques lignes que j’ai été capable de coucher sur la page word.
A moi la gloire sempiternelle.
Je vais pondre un chef d’œuvre précurseur. Un ovni esthétique dans l’azur artistique.
Tapant sur les touches crades de mon Toshiba, je me glisse dans le costume noble et rutilant du compositeur musical.
Je ferme les yeux, attendant que siffle à mes esgourdes le sirocco mystique de l’inspiration.
Et je pique du nez, comme un narcoleptique, m’enlisant dans le cloaque de mes fantasmes furieux et libidinaux.
Ronflant comme un sac.
Et à mon réveil, toujours rien que je n’ai déjà dit.
L’attente.
Pour redonner de l’éclat à ma verve, je fourbis alors consciencieusement l’épée nostalgique de mes souvenirs. Je creuse ma mémoire et déterre des épisodes inconséquents que je m’empresse de revivre, halluciné.
J’enfile les charentaises du mélancolique vieillard, qui n’existe plus qu’à travers ses chroniques passées.
Et c’est vrai que c’était le bon vieux temps.
J’étais hyperactif à l’époque.
Avec la communauté de potos, on vivait avec extravagance, avec furie, avec démesure, bâtissant en normes nos réflexes de groupe.
Aujourd’hui, je les vois à peine.
Je suis seul.
Seul, enfermé dans un appartement qui n’est pas le mien, squattant la cage à poules de la Magda, prétendant vivre le verbe, le nez plongé dans un bouquin.
Je soutiens, à qui veut l’entendre, m’être retiré du chahut social afin de laisser vibrer ma corde novatrice.
Le geste est quasi ascétique.
Il ne reste que la bouffe pour me consoler. Et quelques films perchés, que je mate en boucle.
Je fais mine de chercher un job, pour redonner le sourire à mes proches et à mon compte en banque, mais ne me délecte qu’à me présenter aux entretiens, paré de ma plus belle chemise et d’un sourire affecté.
Pour écrire, il faut que je rembobine les pellicules de ma courte vie et que je m’en repasse les images défraichies. Et pourtant, cela est pénible car je prends profondément conscience de ma solitude actuelle et de mon inertie.
Je m’émousse.
Sénescence volontaire.
Et je frissonne d’angoisse.
Mon expérience touche à sa fin, je le sens.
C’est douloureux d’écrire.
Je m’égare dans mes songes, mon épiderme se laisse coudre sur la paroi drapée du théâtre de mes illusions, et j’en oublie de vivre.
Je me noie dans ma soif d’autrefois.
Je me cristallise, sur ce sofa beige qui porte désormais le signet de mon cul, logo de mes procrastinations.
Le somptueux cervidé perd de sa superbe, lorsqu’il se voit domestiqué dans un parc animalier.
Il se lance d’abord dans un galop écliptique en longeant les barrières environnantes, l’expression de son visage teintée d’une panique face à l’étroitesse de l’univers qui l’entoure désormais.
Il se sent enclavé. Limité. Il étouffe.
Ses robustes pattes flageolent.
Sa course folle se mue alors en un trot, puis en un pas las et triste.
Et finalement, la bête éplorée s’affale dans un coin, d’un geste fataliste.
En un rien de temps, son pelage roussâtre se ternie.
Les appels sauvages de l’évasion et de la transhumance résonnent dans son code génétique et pigmentent ses rêveries des coloris de la nature.
Mais il demeure affligé.
Il n’est pas fait pour cette existence.
Il est l’heure de faire voler en éclats la palissade claustratrice, afin d’admirer à nouveau l’épanouissement communicatif du majestueux chevreuil qui court au loin, vers sa destinée bestiale et hasardeuse.
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Blackmamba Delabas · il y a
j'espère que l'écrivain comme le chevreuil sauront s'évader de ce carcan et user de leur liberté retrouvée...
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Damien Kikuni · il y a
Vraiment magnifique , bravo pour l'effort . . . malgré parfois t'as tort
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Je(u) · il y a
Malgré souvent j'ai tort effectivement ! Mais que veux tu, je me bats avec mes contradictions
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Elisabeth Marchand · il y a
N'est-on pas tous dans un enclos, à tourner en rond ? même la liberté a des grillages...
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Fabienne Liarsou · il y a
Je ne peux dire mieux que les autres... ils ont bien raison !
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Long John Loodmer · il y a
Le cervidé aura-t-il la volonté de sortir de l'enclos ?
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Je(u) · il y a
Il tente et il retente. Peut être bouffera-t-il la clôture
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JACB · il y a
Très étrange et envoûtante cette dialectique entre un "écrivain" pris au lasso de ses mots , taraudé par le galop libre et aventureux d' un cervidé . Hors cadre l'écriture aurait peut-être tant à raconter: "ouvrez, ouvrez la cage au chevreuil..."
Il y a du rythme dans votre écriture, des métaphores originales et l'auteur qui s'étiole dans une prose aussi riche qu'atypique surprend par son sursaut primal. L'appel de la forêt, la noble quête d'un SOI en harmonie.
Très beau texte Je(u) ( juste: se terniT, qui ne ternit en rien mon ressenti )

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Je(u) · il y a
Toujours cette saleté de conjugaison qui me colle au cul!
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Eva Dayer · il y a
Un univers singulier, un texte presque confession, un désir d'ailleurs...
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Je(u) · il y a
Toujours des confessions, à croire que j'aime vomir mes émois sur la feuille. Merci et à la revoyure dans l'ailleurs
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Randolph · il y a
Ah oui, il a raison le Patoche, ton texte vaut le détour, le grand tour, la grande tour de Babel, et toutes sortes de choses ! Au plaisir...Randolph
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Je(u) · il y a
Cimer et au plaisir compa
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Randolph · il y a
yes yes
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Paul Thery · il y a
Tu écris bien, glorieux cervidé !
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Je(u) · il y a
Serf-vidé
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Viviane Fournier · il y a
Votre univers c'est aller vers aillleurs , se perdre, se chercher, pleurer sans larmes, sourire de rien, être là ...votre univers est bouleversant, je vous avais déjà un peu lu mais Patrick m'a parlé de vous alors je visite et c'est un beau voyage ...le chevreuil peut courir encore ....il frôle ce que les autres ne sentent pas !
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Je(u) · il y a
Whouah un déluge de compliments, merci. Seul bémol : le voussoiement. Berk. TUtututu, je veux du tu, qu'on devienne comparses littéraires et qu'on crache à la poubelle ce vous bourgeois eh!
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Viviane Fournier · il y a
d'accord ! .. ça me va ! merci de ta réponse et mes mots sont sincères sinon je sombre dans le mutisme ! ...mais là je pouvais pas me taire !. Belle soirée à toi !