Ce devait être le plus beau jour de notre vie

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"Je coupe. Une mèche après l’autre. L'eau oxygénée maintenant. Blond platine au final. Jean Seberg dans « A bout de souffle ». J’aimerais être aussi belle. J’ai juste les cheveux courts"  [+]

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Ce devait être le plus beau jour de notre vie. Tu voulais qu’on le fasse ensemble pour la première fois. Tu disais qu’il fallait tout essayer pendant qu’on avait le temps. Tu n’avais pas tort, nous étions encore « vivants » à cette époque. Je le regrette aujourd’hui, mais je dois reconnaitre que sur le coup j’étais 100% d’accord avec toi.
On s’est retrouvé dans ta chambre. On a décidé de se déshabiller et de s’installer sur ton lit, face à face, tous les deux assis en tailleur. Tu as insisté pour que l’on reste en pleine lumière alors on n’a pas fermé les volets. Il fallait aussi que nos regards ne se quittent pas. Tu as dis, je m’en souviens très bien : « plonger son regard au plus profond de l’autre ». Là encore, j’étais d’accord. Tu as ajouté que ce serait : « Le souvenir le plus fantastique de toute notre vie ». Le dernier surtout...
J’ai 50 ans, je me suis marié et j’ai eu des enfants. J’ai travaillé et je suis devenu un citoyen respectable. Tous nos amis nous envient, nous formons ce qu’il est convenu d’appeler une « belle famille ». Pourtant, il ne se passe pas un jour sans que je ne pense à toi. Depuis toutes ces années, je continue à te voir partout. Tu apparais fugacement à l’arrière d’un bus qui démarre, c’est une mèche brune comme celle qui tombait sans cesse sur tes yeux. Dans la rame du métro sur le quai opposé, au travers des deux vitres, l’éclat de ton regard me transperce le cœur. Toujours dans les même conditions, toujours en fuite, je ne peux jamais tenter de t’accoster, te demander si c’est toi, même pas me repaitre d’un vague contact. Rien. Comme une malédiction. Condamné à l’insaisissable.
Tu n’as pas voulu qu’on le fasse tout de suite. Une fois de plus il m’était impossible de te refuser ce délai supplémentaire. Pourtant, je tremblais d’envie, j’étais comme un gamin, impatient et surexcité. Tu disais avec raison que ce n’était pas innocent, que nous ne serions plus les même après et qu’il fallait que nous prenions bien conscience de l’importance du moment présent et de ce qu’il allait faire de nous.
Hier encore, c’est ta démarche que j’ai reconnue, tu as traversé le passage piéton devant ma voiture. Nonchalante et souple, jean et baskets. Quand le feu est passé au vert, c’est le concert des klaxons derrière moi qui m’a obligé à démarrer. Tu as disparu. Cette femme en pantalon bleu qui s’éloignait est bien vite devenue insignifiante.
Tu as commencé à me caresser, d’abord les bras, tout doucement de tes doigts longs et fins. Tu me disais que tu « goûtais ma peau », ton ongle s’est attardé au creux de mon coude, cette fois pour « lire mes veines ». Ton jeu était subtil et doux, je m’y suis prêté à mon tour. Nous avons fini les mains dans les mains. Tu as réussi à me rassurer et tu m’as dis : « je suis prête ».
A la télévision, il ne se passe pas une semaine sans que tu ne fasses une apparition, dans le public d’un jeu débile, ou celui d’un talk-show à la mode. J’émerge immédiatement de ma torpeur et je scrute l’écran pour tenter de t’apercevoir à nouveau. La dernière fois, tu riais aux éclats après une vanne débile. J’entendais clairement ton rire au milieu de ceux de l’assemblée. Tu riais pour moi. Jusqu’à la fin de l’émission, le réalisateur n’a plus fait un seul plan du public.
Tu m’as souri quand tu m’as dis : « maintenant ». J’ai pris une longue inspiration et j’ai commencé les préparatifs : les deux élastiques, les deux seringues, j’ai partagé la dose en deux, pour une première fois ce devait être largement suffisant. Quand le liquide a été aspiré dans le cylindre de plastique, j’ai scruté ton regard, je n’y ai trouvé que de la détermination, tu hochais lentement la tête de haut en bas, un sourire de Madone aux coins des lèvres. Les aiguilles se sont frayées sans peine un chemin jusqu’à l’intérieur de nos veines saillantes. C’est toi qui as voulu presser le piston relié à mon bras, j’en ai fait de même pour toi. Les yeux dans les yeux, les bras entremêlés,
Dans mes rêves, où plutôt devrais-je dire, mes cauchemars, tu es toujours la même, assise en tailleur, nue sur ce lit. Tu finis immanquablement par me dire que tu m’attends jusqu’à ce que je me redresse en larmes. Après, la nuit n’en finit plus et rejoue sans cesse cette horrible scène à l’identique.
Les aiguilles retirées de nos bras, nous nous sommes enlacés. Très peu de temps s’est écoulé avant que les effets ne se fassent sentir. Je me souviens d’une première sensation abominable : la solitude !
Je ne t’ai pas vu vomir, te tordre de douleur, je n’ai pas vu la peur dans tes yeux, pas plus que je ne t’ai entendu crier. Tu as sûrement appelé au secours, en vain. J’étais ailleurs.
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