Ce bruit de verre

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Ce bruit de verre qui se cassait, lancinant, avait débuté comme le rythme du tambour du Boléro, mais inversé, commençant par le final. Sa course effrénée à travers bois l’épuisait. Chaque enjambée lui en coûtait car il fallait extraire les pieds qui passaient à travers cette fichue couche de glace et ensuite s’enfonçaient dans au moins trente centimètres de neige. Sa marche ralentissait inexorablement. Il n’avait pas prévu ce genre d’expédition et n’était pas chaussé en conséquence ni habillé chaudement, mais il avait bien fallu fuir. Ils étaient à sa poursuite, il entendait la meute de chiens qui se réjouissaient sans doute d’avoir une proie facile à leur portée.
Ce matin, lorsqu’il embrassa sa femme en lui souhaitant une bonne journée, il ne s’attendait certainement pas à ce que sa vie prenne cette direction. Mais avait-il une femme ? Il entrebâilla la porte et jeta un coup d’œil sur leur fils qui dormait paisiblement. Mais avait-il un fils ? Pourquoi quitter le confort douillet de cette maison, y était-il obligé ?

Le train était là, à l’arrêt comme semblant l’attendre, lui tout seul. La fumée qui se dégageait de la machine s’écrasait au sol, aplatie par un rideau glacial. Les notes qui traversaient cet écran brumeux étaient à peine perceptibles, moteur au ralenti, le prélude du Boléro. Personne dans le wagon qu’il occupait. Son souffle sur la vitre givrait aussitôt. Avec l’ongle de l’index de la main gauche il parvint à y écrire un nom. Le train prenait progressivement de la vitesse et le rythme des tambours qui résonnaient dans sa tête suivait celui des traverses de la voie. Il y retrouvait la caisse claire et les trois temps. Puis il y eut une pause, alors il entendit des portes qui s’ouvraient entre les wagons et des bruits de bottes, autre rythme, binaire, incongru celui-là. Ils étaient à sa recherche, ça ne faisait aucun doute. Il se baissa et s’approcha de la porte, qui donnait sur l’extérieur, à l’arrière du wagon. « N’ouvrir qu’en cas de nécessité », c’en était une car les portes intérieures s’ouvraient les unes après les autres et mettaient du temps à se refermer. Ils devaient être nombreux. Son cœur était maintenant en arythmie comme s’il ne pouvait plus suivre les instruments à vent. Reprendre son souffle, attendre une pause. Mais elle ne venait pas, eux, si. Tant pis, il la créerait, leva le loquet de la porte comme il lèverait sa baguette et sauta. Il fit un roulé-boulé dans la neige. Pas de mal, mais la neige froide sur son visage et sur les mains provoqua une phase d’envolée des instruments à corde, violente, mais lui redonnant de la vigueur. Il aperçut l’orée de la forêt. L’atteindre et s’y enfoncer, c’était probablement son seul salut. La pluie de la veille sur la couche de neige s’était maintenant transformée en glace. Les tambours reprirent, mais malgré l’augmentation de la vitesse des roulements, les grands épicéas et les bouleaux dénudés semblaient très loin. Il parvenait presque à courir et pourtant ses frêles chaussures basses étaient non seulement pleines de neige, mais elles se recouvraient progressivement d’une épaisse couche de glace qui le ralentissait. Fais des efforts, se disait-il, ton destin est entre tes mains. Il reprenait son rythme pendant un instant, puis épuisé, sa progression se faisait plus lente et moins sonore, juste comme les coups d’un bec d ‘oiseau qui frapperait de la mousse avant d’atteindre le tronc. La musique s’évanouissait et lui, il faillit en faire autant. Pas de grand final, retour au prélude. Mais des aboiements, tels des applaudissements, le firent se redresser et lui donnèrent un élan nouveau.
Une cabane, à moitié ensevelie sous la neige, il pourrait s’y réfugier et s’y barricader, il s’efforça de l’atteindre en s’y trainant plus qu’en marchant. Il y avait, accolé à la partie principale, un appentis. Malgré la faible pente du toit, celui-ci avait résisté au poids de la neige. La porte de la cabane était fermée avec un cadenas. Il décida donc de se mettre à l’abri sous l’appentis. Là, contre le mur de la cabane, fixé par un grand clou rouillé, un énorme thermomètre publicitaire pour une marque de vermouth, affichait avec un insolent mépris une température négative : moins 15 degrés centigrades. Jamais il ne pourrait survivre dans ces conditions. Son regard tomba sur un billot de bois dans lequel était planté une hache. Il n’eut pas trop à forcer pour l’arracher à son écrin rustique. La lame, protégée par le bois avait conservé son tranchant. Je vais pouvoir me défendre et je défendrai cher ma peau ; ils ne m’auront pas sans en payer le prix. Le cadenas résista aux premiers coups, mais le rythme insufflé à la hache, comme un roulement régulier de tambour, eut tôt fait de faire rendre l’âme au métal de l’anse du cadenas. L’intérieur de la cabane était plutôt accueillant, un lit, une table, une chaise, des étagères avec quelques ustensiles de cuisine, des livres, des cahiers et une boite de crayons. Un poêle salamandre attendait les premières bûches empilées juste à côté. Des allumettes sèches lui permirent d’allumer une lampe à pétrole et de démarrer un feu revigorant. Dans un placard rustique il y avait quelques vivres, pas de quoi tenir plus d’un jour, et trois bouteilles de vermouth. Il lui sembla entendre à nouveau ses poursuivants ou était-ce le vent qui se levait ? Il entrebâilla la porte et une bourrasque de neige lui balaya le visage. Il s’empressa de repousser la porte et y accola, le placard et la table. Ni le blizzard, ni ses poursuivants, ne pourraient l’ouvrir facilement, et il avait une hache. Les cahiers étaient vierges et ne présentaient pas les mêmes lignes qu’il avait connues sur ses cahiers d’écolier, mais des lignes de partitions. Il fut tenté par une des bouteilles de vermouth. La première gorgée lui brûla un peu la bouche, mais le goût sirupeux et amer à la fois le ravirent. L’étiquette indiquait le degré d’alcool :15 degrés. Il hésita un bref instant, puis les gorgées se suivirent. La deuxième bouteille n’était pas encore vidée qu’il se mit à chanter une composition très personnelle : « moins quinze dehors et quinze dedans, moins quinze dehors et quinze dedans... » Il ne parvint pas à ouvrir la troisième bouteille et s’affala en la tenant. Le verre se brisa et lui perfora l’artère fémorale. Il se vida rapidement de son sang mais ne sentit probablement rien. Son esprit voguait, depuis les instruments à cordes, passant par les clarinettes hautbois et trompettes pour s’arrêter aux percussions. Puis, il se retourna et salua avec insistance les loges où des spectatrices richement habillées l’applaudissaient avec ferveur.
Dans un wagon, un enfant s’aperçut que sur le givre de la vitre quelques lettres avaient été gravées. Elles étaient partiellement effacées, mais à celles qui restaient il en rajouta une seule et, de la main gauche, il put écrire le mot vélo.
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