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Carnet de voyage

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Liberanne

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Le rêve, depuis toujours, de traverser la Sibérie, d’ouest en est, pour découvrir ce pays immense, varié, où on peut se perdre, se trouver, refaire le voyage de Michel Strogoff. Nourri des romans de Jules Verne, je me rappelle d’avoir dévoré une nuit entière le livre de la collection Hetzel, me cachant sous les draps quand j’entendais les parents monter, passer devant la porte de ma chambre, regarder si la lumière était éteinte. Dès qu’ils étaient couchés, je rallumais avec une sensation d’interdit qui décuplait mon plaisir de lecture.
Passer l’Oural en venant de Moscou, sous la neige, au galop de mon cheval imaginaire, et plus prosaïquement dans un compartiment du Transsibérien.

Pour ce voyage, j’ai emporté : une doudoune en duvet genre bibendum, une polaire, un bonnet à poil avec cache-oreilles, des bottes fourrées de lapin, deux valises pleines de lainages et un cahier à spirale pour écrire mon journal. Et la liste est incomplète...

Le train s’arrête avant la montagne dans une gare bondée de moujiks (enfin, de paysans russes), encombrés d’enfants, de paniers, et de babouchkas.
La porte du wagon s’ouvre et, (étonnant, je comprends le russe) « Tu as bien tous tes bagages? » dit un homme volumineux coiffé d’une chapka de vison, « compte-les : 11, 12, 13, c’est bon. » Le couple de français, bien sûr, se hisse dans le train avec assurance et fracas, suivi de porteurs véhiculant les valises et un énorme carton à chapeau.

Voici Omsk ; là, Michel Strogoff doit changer de cheval, le sien est fourbu. Son ennemi qui le précède ou le suit a réquisitionné toutes les montures. Que faire ?
Dans mon compartiment, se sont installés les deux français qui me demandent où je compte loger à la prochaine étape. « Au Lermontov hôtel, rue Pouchkine, en face de la gare, il m’a été recommandé par mon agence.». Je jette un coup d’œil à la française, petite, jolie, emmitouflée dans sa fourrure, le visage rosi par le froid, elle me renvoie un regard distrait. Elle me rappelle mon premier amour de 13 ans, une petite brune piquante que je côtoyais en classe et sur qui j’osais à peine lever les yeux.

Le train roule maintenant entre deux rangées de bouleaux plantés serrés dans la neige à perte de vue, des poteaux doublent la voie ferrée. Le bruit du roulement empêche les conversations, tout le monde s’endort.

Et moi, je galope avec Michel Strogoff, que dis-je ? Je suis Michel Strogoff, je franchis plaines et vallées, je m’arrête dans un petit village où une vieille femme me nourrit de lait aigre et de bouillie d’avoine, je repars de plus belle. Soudain une clairière dans la forêt, mon cheval bronche, butte dans un trou, je tombe, je tombe interminablement, je suis seul, tout seul dans ce paysage infini...et je me réveille en sueur, hagard, au milieu de mes compagnons qui dorment toujours.

Le train est arrêté au milieu de nulle part, plus un bruit, la neige étouffe les sons, silence bienheureux après le vacarme des roues et le halètement de la locomotive, silence de neige, silence de mort.

Et Michel Strogoff, où en est-il ? A-t-il trouvé un cheval pour continuer sa route ? Envoyé par le tsar en émissaire pour prévenir le Grand-Duc de la trahison de son adjoint et de l’arrivée des Tatars à Irkoutsk ? Que diable allait-il faire dans cette galère ?

Le compartiment, après ces quelques jours de voyage commence à sentir le fauve. Dès qu’on essaie d’ouvrir une fenêtre, la française gémit qu’elle a très froid. Son parfum, Arpège de Lanvin, n’arrive pas à dominer l’odeur de sueur et de chou bouilli qu’on nous sert à tous les repas.
Soudain : « J’ai perdu mon brillant, s’exclame-t-elle, il était encore à mon doigt hier soir, c’est le contrôleur ou le serveur qui me l’a dérobé ! Quel pays de voleurs, on m’avait bien prévenue »

Cette nuit, avant mon cauchemar, éclairé par ma lampe de poche sans réveiller mes voisins, j’ai écrit quelques lignes sur un post-it, un petit poème sur l’âme russe ou du moins ce que j’en connais. Je l’ai collé dans mon journal pour me rappeler ce voyage qui continue. Roule, roule, train de mes vacances, train de mon enfance. J’aimerais ne jamais arriver au bout.

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Dranem · il y a
Une belle aventure... dans ce train de l'enfance à la recherche de l'âme russe...
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Liberanne · il y a
Merci, Dranem, le rêve supplée au voyage avec quelques avantages.
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MCV · il y a
On n'arrive jamais au bout des tours du monde de Jules Vernes! Très joli rêve, Leberanne.
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Liberanne · il y a
merci, c'est l'aventure autour de ma chambre
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Guy Bellinger · il y a
Rêve de Sibérie. Un récit semi-onirique, vivant et touchant. Dommage que Jules Vernes ne puisse pas le lire. Il aurait aimé...
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