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Texte écrit dans le cadre d'un atelier d'écriture organisé par l'association Prix du Jeune Ecrivain; Thème "Les petites aventures"; Défi: faire apparaître les mots "nitescence" et "apocalyptographie(que)" ( néologisme)

Les rideaux sont fermés, la salle obscure. Je suis prête à jouer dans « Une petite aventure » ou plutôt ma petite aventure. Je suis prête à endosser ce rôle qu’est moi-même. J’attends que les rideaux se lèvent. J’attends que le jour se lève. J’entends trois bruits secs et sonores comme des coups contre une porte. J’imagine mon père toquer contre la porte et dire « Fanny, c’est l’heure de se réveiller ». Mais non. Je ne suis plus au lycée maintenant. Ce n’est qu’une mise en scène de ma vie. Regardez le maquillage et les déguisements autour de moi. Ce n’est que la mise en scène d’une petite aventure qui va jouer le rôle de tremplin vers ma grande aventure.

« Fanny, c’est l’heure de se réveiller » lance mon père. Je me réveille vingt ans en arrière. Episode ordinaire et quotidien de ma vie lorsqu’on n’a pas atteint la majorité et qu’on a des parents qui nous collent encore un peu (trop) les basques. Ils ne connaitront cependant pas le plan o combien diabolique que j’ai établi hier pour la journée du carnaval au lycée. Faire exprès d’arriver en retard. Pour cela, rien de plus simple. Réaliser le contraire de nos actions habituelles du soir au petit matin. Etape numéro un : NE PAS mettre en marche son réveil. Etape numéro deux : NE PAS se coucher tôt. Etape numéro trois : NE PAS dormir (ah non, faut pas exagérer quand même.) Etape numéro quatre : NE PAS se changer. Matériel : un dictionnaire, un oreiller, un réveil sans piles, un sac à dos doudou avec une brosse à dents à l’intérieur qui dépasse, un sweat avec inscrit « A l’aise en charentaises », des charentaises et pour couronner le tout le résultat magique d’un sommeil perturbé et court sur mes cheveux et sous mes yeux. Avant de m’endormir, j’ai tué le temps en lisant tous les mots du dictionnaire jusqu’à « carnaval ». CARNAVAL se situe entre CARNATION et CARNAVALESQUE. Extrait du Petit Robert 2014 : « CARNAVAL [karnaval] n.m  du latin carnelevare « ôter (levare) la viande (carne) » ». Je suis tombée par hasard sur le mot « nitescence » et je l’ai trouvé très beau. Bref, je feuillette encore le dictionnaire lorsque mes paupières commencent à se clore toutes seules. Quand je ferme les yeux, je vois encore ces mots que j’ai parcourus dans le dictionnaire. Ils semblent me sauter au visage. Je retiendrai dans cette vision apocalyptographique l’étymologie du mot « carnaval ». « Oter la viande ». Oter la chair des interdits, de la réserve et de la pudeur. Oter. Oser.

J’ai donc osé la petite aventure. Avant d’entrer dans la salle de cours, j’ai ôté toute arrière-pensée de mon esprit. Seule tourne en boucle dans ma tête l’étymologie du mot « pyjama ». Extrait du Petit Robert 2014… Oh non voyons, je ne veux tout de même pas faire soupirer les spectateurs qui n’en ont que faire de mots savants, ils attendent l’action ultime, le climax, l’aboutissement de la tension dramatique ! Sur le point d’ouvrir la porte, je me pose une dernière question (m’enfin vous pouvez un peu patienter quand même !) : Comment faire oublier au spectateur toute impression de mise en scène ?

« Comment Fanny a-t-elle pu me faire oublier, moi spectatrice, cette impression de mise en scène ?» se demande Madame Saunin, professeure de littérature et de théâtre. Franchir le quatrième mur en même temps que la porte. Pourtant, comment ne pas savoir que tout a été calculé ? Pour le carnaval, la classe de Fanny a décidé de se déguiser en pyjama. Celle-ci a donc débarqué en classe dans cet accoutrement, un oreiller à la main, un réveil dans l’autre, son sac à dos doudou, ses charentaises. Bon certes, rien de surprenant jusque-là… Puis, Fanny débute sa tirade qu’elle a bien sûr préparée avec soin et les mots font mouche. L’horloge affiche 8 heures 45. 30 minutes de retard…Elle explique la raison pointant du doigt son réveil sans piles. Tout fait vraisemblable : les cernes, les cheveux décoiffés, les gouttes de sueur qui perlent sur son front, la tache de thé bu à la va vite sur son sweat, le dentifrice au coin de la bouche… On dira ensuite que toute la classe aurait ri, aurait compris l’entourloupe, mais voir cette fille jugée timide monter les planches de l’estrade pour s’adresser à la professeure, le tout avec justesse et drôlerie, aura marqué les esprits. A la fin du cours, Mme Saunin lui propose de s’inscrire à ses leçons de théâtre. Fanny ne montera plus seulement sur les planches de cette estrade. Tremplin vers les étoiles.

Debout sur l’estrade, je salue devant les applaudissements. Des coups secs et sonores contre les mains. Je suis plutôt satisfaite pour une première de « Une petite aventure » au festival d’Avignon. Pourtant, je n’arrive pas à croire que tout cela soit vrai. « Fanny, c’est l’heure de se réveiller » me dis-je. Je suis encore au lycée. Ce n’est pas une mise en scène de ma vie. Les rideaux tombent, les lumières s'éteignent.

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Romane González · il y a
J'aime beaucoup Fanny! Je ne connaissais pas la fin du texte en plus :-)
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Fanny Epie · il y a
Merci Marion ! Comme tu peux le constater "4 minutes" c'était un peu trop pour la lecture mardi ;)
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