Carie

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Le goût des choses bien faites. Le sens aigu du temps qui passe et le besoin de le contraindre à se figer entre des mots choisis avec rigueur - instantané dont les couleurs s'affadiront... La  [+]

#Nouvember #Jour6 #carie

Depuis toujours, à cause d’un médicament pris par ma mère durant sa grossesse, mes dents sont d’une qualité catastrophique. Il leur est même arrivé de pousser gâtées. Cette précocité dans la carie, associée à un dentiste persuadé que, dépourvues de nerf, les dents de lait n’étaient pas douloureuses lors des soins - il avait tort..., ont créé chez moi très jeune une radicale phobie des soins dentaires.

Le Dr Guindre habitait au troisième étage d’un immeuble 1900, avec un ascenseur d’époque. C’était un de ces modèles où l’on pénétrait en ouvrant soi-même puis refermant derrière soi une porte double en croisillons, puis une porte simple à loquet. Dès que nous dépassions le premier étage, les odeurs hantant la cage d'escalier me submergeaient. Je garde toujours une sainte horreur de ce mélange, caractéristique, d’éther, dont on usait encore couramment, et de poudre de dent brûlante creusée et chauffée par la roulette. Je retenais ma respiration, pensée magique « si je ne respire pas jusqu’au troisième j’aurai pas mal », puis finissais par haleter bouche ouverte, nez volontairement bouché. Je serrais alors plus fort la main de mon papa...

Arrivés au bon étage, nous sonnions ; il venait nous ouvrir en personne, interrompant les soins pour ce faire, puis consignant dans son livre de rendez-vous notre rang d’arrivée : il avait horreur des retards. C’était un monsieur d’un certain âge, qui cachait derrière les verres épais de ses lunettes un secret qui, s’il avait été divulgué, aurait pu nuire à la grande fidélité de sa large clientèle : le pauvre homme était borgne, portant à gauche un œil de verre. Nous avons mis quelques années à nous en rendre compte avec mon père. Cela ne nous gênait pas, c’était un praticien hors-pair, pas doux pour deux sous mais ses plombages étaient d’une solidité à toute épreuve.

Un soir que nous attendions pour, une fois encore, soigner une carie qui s’était révélée sur une de mes dents de lait, mon père, qui savait combien cette tension m’était insupportable – je ne disais pas un mot, feuilletais vaillamment « jours de France » auquel je ne comprenais goutte, reposais les magazines bien à leur place, allais aux toilettes avec le fol espoir qu’en mon absence le dentiste appellerait le patient suivant... - sortit de sa sacoche un de ces petits cadeaux qu’il me faisait souvent pour détourner mon attention quelques minutes. J’étais bien petite, six, ou peut-être sept ans. Ce jour-là, c’était une toute petite poupée. Le dentiste entra dans la salle d’attente alors que j’allais la prendre dans mes mains : « Mlle G. », et son regard tomba sur l’objet, représentant un féroce corsaire avec son sabre, un crochet à la place d’une main et... son bandeau sur l’œil.

L’échange de regards entre les deux hommes et le début de fou-rire contenu de mon gaffeur de père dont l’inconscient et non la malice avait guidé ce choix saugrenu m’ont occupée toute la séance : ce soir-là, je n’ai pas eu mal.
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