Cargos noirs

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L'écriture a d'abord été pour moi un exercice contraint, des rédactions d'écolier aux discours de manager. Puis est venue le plaisir de chercher le bon mot, la belle expression, de transformer la  [+]

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La corne de brume là-bas au loin comme un appel... Jack l'entendit distinctement. Une fois, une nouvelle fois. La nuit était tombée depuis quelques instants sur les quais du port de l'East End. Et avec elle, un cortège humide de bancs de brumes qui s'agrégeaient sans bruit dans la ouate d'un fog tout ce qu'il y avait de plus britannique.

La corne de brume... Jack connaissait bien et ce quai et ce brouillard. Adossé à un mur, il regardait d'un air distrait les nombreux bateaux qui se balançaient au gré d'un léger clapot, faisant crisser leurs amarres. Les yeux délavés de Jack fixaient le vide et les bateaux eux-mêmes avalés par le brouillard n'étaient plus que des ombres sombres et fantomatiques, plus sombres que la nuit.

La corne de brume là-bas comme un appel... Jack frissonna, il ressentit le froid remonter inexorablement de ses pieds le long de ses jambes, puis envahir tout son corps. Il s'emmitoufla un peu plus dans sa gabardine, se cala un peu plus contre le mur et reprit son attente.
Son esprit engourdi, fatigué de sa longue journée de travail, épuisé par cette attente sans fin, se mit alors à voguer doucement, autour du quai, autour des amarres. Puis tout à coup, Jack se vit devenu frêle esquif, flottant dans l'eau froide et profonde des bassins du port. Glissant sur l'eau, il se mit en quête de la sortie.

La corne de brume... Trouver le large, quitter ses eaux grises, trouver la liberté. Alors qu’il était en quête du chemin le plus court, Jack, surpris, aperçut tout autour de lui les cargos noirs, ceux-là même qui tout à l'heure étaient amarrés au quai. Libérés des laisses qui les tenaient prisonniers, ils étaient là maintenant, allant venant, crachant d'épaisses fumées de suie et de poussières. Ils rodaient autour de Jack, l'entouraient, le menaçaient, l'approchaient puis s'écartaient comme pour prolonger ce jeux cruel et cynique.

La corne de brume là-bas, mais qui m'appelle ?... Non Jack, ne rêve pas, tu ne trouveras pas cette sortie, tu es condamné à errer ici dans ce port entre ces bateaux vengeurs. Errer puis, sans doute, tôt ou tard, couler, quand ils le décideront. Ne rêve pas Jack, tu n’y arriveras pas...

Pour l'instant, Jack naviguait tant bien que mal au milieu d'énormes vagues générées par la danse macabre des cargos. Leurs sirènes ricanaient de ses efforts désespérés pour ne pas chavirer. À tout moment, Jack était à deux doigts d'être broyé, écrasé entre deux de ces mastodontes qui passaient à toute vapeur à côté de lui.

La corne brume... Dix fois, cent fois, Jack évita de justesse la catastrophe, usant petit à petit ses maigres forces. A la centième esquive, il se rendit compte que sa lutte était sans issue. Il avait tant espéré changer de vie, quitter ce quai où il usait chaque jour ses mains, son dos et sa santé à porter plus loin ces ballots vomis par centaines des cales ventrues des cargos. Oublier la voix rauque et brutale du contremaître. Fuir les odeurs de fumées et de gasoil... Mais voilà, ce monde qu'il voulait tant quitter avait décidé de se liguer contre son rêve et de le détruire, lui, Jack, pauvre manœuvre du port de l'East End.

La corne de brume, comme un dernier appel. Au moment où Jack allait abandonner, à l'instant même où il vit arriver vers lui un de ces puissants cargos, dans un dernier sursaut, un dernier coup de rein, il trouva on ne sait où la force de s'écarter.
Encore une fois.
Comprenant que ce serait vraiment la dernière fois, Jack regarda passer la masse noire et menaçante sortie du brouillard sans se soucier d'un nouveau danger qui sans doute arriverait. Il regarda avec attention la silhouette du cargo. Il la regarda précisément, fixement. Etonnement ! Stupéfaction ! Elle était... plate, sans épaisseur. Plate comme une feuille, plate comme un carton, plate comme un décor de théâtre.
Et Jack de réaliser alors que tous ces cargos furieux n'étaient qu'illusion, monstres d’opérette, dragons de papier. Instantanément, il sentit monter en lui une immense colère. Contre ces chimères, contre lui-même. Il eut alors envie de les attraper dans ses mains calleuses et de les broyer avec rage.
A ce moment, il entendit dans le lointain la corne de brume, comme une voix lui murmurant : « Jack, vois ces cargos de pacotille. Ils ne sont que l'image de ta peur. Oublie les noires fumées de ton désespoir, les poussières âcres de tes angoisses, vogue maintenant libre de toi-même. »

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