Cap vers le large

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J'écris pour inventer des libertés, pour m'approprier les pleins pouvoirs, pour (m'auto)critiquer, pour (me)sauver, pour (me)venger...mais aussi pour déterrer et dompter les monstres (intérieurs)  [+]

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Nous étions une petite procession de quelques hommes et femmes qui ramaient vers la mer. Entassés dans une frêle embarcation, nous flottions sur l’onde. Le phare dépassé, d’un commun accord, nous avions mis le cap vers le grand large. À ce moment-là, les eaux étaient encore calmes. Elles miroitaient l’astre solaire avec une fidélité que quelques vaguelettes froissaient parfois. Notre embarcation glissait avec une tranquille intensité. Le courant nous était bienveillant. Et nous avions le sentiment que notre bateau voguait entre les vagues.
Même si nous avions prévu de ramer à tour de rôle, dès le départ de notre expédition – il y a de cela une heure –, je faisais avancer notre embarcation à coup de grands mouvements mécaniques de mes bras. Je me sentais si vaillant !
Je refusais obstinément de céder ma place. Je ramais comme si je voulais ramener à moi un trésor que les eaux se refusaient à me livrer. Je ramais à m’oublier. Avec fierté, je pilotais une barque et j’étais responsable de son équipage !
De temps à autre, je scrutais l’horizon pour évaluer la distance qui nous séparait de notre but. Le soleil m’éclaboussant de clarté, je mettais ma main en visière sur mes yeux, et annonçait à mon équipage, suspendu à mes lèvres, les derniers kilomètres qu’il nous restait à réaliser avant de toucher terre.

Bien entendu, l’impression de pouvoir ramer indéfiniment était fausse. Car je me sentais faiblir : j’avais l’estomac dans les talons. Et pour ne rien arranger, nous allions entrer dans une zone maritime réputée dangereuse pour ses innombrables naufrages et disparitions mystérieuses. Chacun de nous se rappelait les contes du pays qui inquiétaient tant nos rêves la nuit et torturaient nos âmes d'enfant. La réalité était telle que notre embarcation avançait sous des profondeurs encombrées d’ossements !
Alors, pour mettre de la distance avec ce lieu maudit, j’ai oublié ma fatigue. Et j’ai ramé comme un forcené. Jusqu’à ce que mes bras soient douloureux et mes épaules ankylosées. Jusqu’à l’apparition de vilaines ampoules sur mes doigts. À ce moment-là, il a bien fallu que je passe la main.
Ma petite sœur a pris ma place. Et comme par enchantement, une légère brise a poussé notre embarcation dans la bonne direction. Plus nous avancions, plus le soleil montait haut dans le ciel. Ses rayons brûlants nous promettaient des coups de soleil mémorables. Nous étions tous recouverts de grosses gouttes de sueur. Il nous fallait de l’ombre et nous désaltérer. Mais aucun de nous n’avait songé à emporter de l’eau douce...

Même si mon corps était désormais au repos, je ruminais des pensées négatives quant au devenir de notre expédition. Des souvenirs aussi, des flashes du monde que nous quittions tous. Pourtant je savais que le moment était mal choisi pour s'inquiéter de ce que nous laissions derrière nous.
Alors, malgré mon état de fatigue, mes bras meurtris et mes mains crevassées, j’ai recommencé à ramer. Pour faire le vide dans ma tête.
Au fur et à mesure que le soleil déclinait, un pâle brouillard a commencé à nous envelopper. Plutôt que de perdre le sens de l’orientation, j’ai cessé de ramer. Et dans un silence laiteux, nous avons attendu. Longtemps. La nuit allait tomber quand la météo s’est encore plus dégradée. La petite brise s’est transformée en vent violent, chargeant les vagues d’écumes bouillonnantes qui fouettaient la coque de notre embarcation si violemment que de l’eau se déversait dans le bateau. Puis, il a plu.
Sur cette immense étendue d’eau, nous n’étions plus que des pantins dans les mains du destin. Des marionnettes désarticulées voués à une tragique fin.

Quand tout à coup, une énorme vague se forma face à nous. Les autres étaient aussi exténués que moi. Et terrifiés par notre sort. Mais mus par la même intuition, nous nous sommes levés et tout en nous agrippant les uns aux autres, face à ce gigantesque mur d’eau, dans un dernier sursaut de vie, nous avons sauté hors du bateau. Après avoir refait surface et repris nos esprits, nous nous sommes tous rassemblés et nous avons vu que, au loin, sur un rivage, on nous adressait de grands signes de la main pour attirer notre attention. Alors, nous avons nagé vers eux en oubliant notre fatigue et notre cœur qui tambourinait dans notre poitrine. Nous les avons rejoints sur la terre ferme et, désespérés, nous nous sommes affalés sur le sable de la plage. Certains recrachaient même de l’eau en toussant.

Nous avions échoué, mais nous étions tirés d’affaire. Campés sur nos jambes flageolantes, nous regardions autour de nous ; et surtout les autres, ceux de l'embarcation qui avait précédé la nôtre, ahuris et stupéfaits d'être encore tous en vie. Puis les premiers signes de refroidissement apparurent. Nous n'avions que les vêtements que nous portions et pas de couverture. Nous étions gelés et nous claquions parfois des dents. Alors, j'ai constitué un petit groupe et nous sommes allés récupérer, au bord de l'eau, quelques planches brisées des bateaux et du petit bois. Nous avons ensuite fait un feu autour duquel nous nous sommes rassemblés pour nous réchauffer et faire le point, l'inventaire de nos pertes, et décider de nos projets à venir.
En mer, nous avions mis le cap sur un port dont je ne me souvenais plus le nom. Mais la tempête nous avait fait dériver de notre objectif. Au plus fort de la tourmente, de toute façon, notre seul but était d'atteindre la terre ferme. Alors savoir de combien de kilomètres nous avions dévié était impossible à établir !
Cependant, nous étions tous là, en sursis mais sains et saufs, sur cette plage encombrée d'algues et de débris sordides rejetés par l'eau, à contempler le soleil qui disparaissait derrière les nuages sombres. Aucune route et aucune indication alentour ne nous permettaient de planifier la suite de notre aventure. Tout ce que nous possédions reposait au fond des eaux. Dans notre empressement à fuir le pays, nous n'avions pas imaginé, par superstition probablement, ce que nous ferions après. Pour se projeter dans un tel avenir, il aurait fallu que nous possédions une foi inébranlable dans le destin !
J'ai regardé ma petite sœur. Pour m'assurer de son état. Elle fixait, au loin, la ligne sombre des arbres. La végétation était luxuriante et semblait impénétrable. Elle tendit le bras au loin et je vis, derrière la forêt et les hautes herbes, des dunes caillouteuses. A perte de vue.
Et comme suspendu dans le ciel, le clocher d'une église.
La promesse d'un village.
D'un avenir meilleur.

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Saber Lahmidi · il y a
Superbe !

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