Canicule glacée

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" Il est des sourires qui ne savent qu'avouer la tristesse du coeur " Jean-Raymond Boudou  [+]

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Aujourd’hui, le 22 septembre 2084.
Je m’appelle Margot, j’ai treize ans. Je vis avec mon père dans un fort de la ligne Maginot. Papa m’a expliqué qu’une ligne fortifiée, composée d’une multitude de forts, a été construite il y a longtemps pour empêcher les Allemands d’entrer en France. Ça le faisait beaucoup rire. Je ne comprends toujours pas pourquoi ça le faisait rigoler ni pourquoi il fallait les empêcher d’entrer.
Je ne le saurai jamais ; il est mort ce matin.

Quand j’ai vu le grand intendant entrer dans la galerie d’accès à l’enclos des enfants femelles et se diriger vers ma cellule, j’ai senti la mauvaise nouvelle. J’avais très peur qu’il m’annonce mon transfert prochain dans la cité des génitrices, alors j’ai été soulagée. Il m’a remis un vieux cahier, la veste en fourrure de mon père et une photo de ma mère. Son évacuation est prévue dans l’après-midi. Un gardien viendra me chercher.
J’ai enfilé sa veste trop grande pour moi, qui tenait encore chaud, j’ai jeté la photo de cette inconnue et je me suis assise dans un coin tranquille.
Je n’avais jamais vu ce cahier. Il était épais et sentait le moisi. Sur la première page était écrit 2072 – Opération LAST RESORT.

10 juillet 2072 : c’est fait. Le gouvernement Terra Macrono a voté oui à la majorité. L’opération est programmée le 22 septembre. Tu n’as même pas un an ma pauvre petite fille chérie. Je me suis battu contre ce projet, il n’y a pas une chance sur un million qu’il réussisse.
Tout commença en l’an 2020. Pour lutter contre une pandémie, des chercheurs trouvèrent par hasard un vaccin dont les résultats dépassèrent toutes les espérances. En plus d’une efficacité proche des 100% sur le virus ciblé, ce vaccin eut un effet prodigieux contre le vieillissement des cellules. En quelques années, l’espérance de vie augmenta considérablement.
Ce qui semblait fabuleux dans les premiers temps souleva rapidement des inquiétudes quant à la capacité de la planète à subvenir aux besoins de la population. De 7,5 milliards en 2020, la population mondiale augmenta de façon exponentielle pour atteindre les 11 milliards en 2045. Jusque-là l’industrie agroalimentaire réussit à alimenter plus ou moins correctement l’ensemble de la population, au détriment de la santé de la planète qui fut très vite à la limite de l’implosion. Dans un moment de lucidité, les états se sont alors entendus afin de mettre en œuvre des solutions draconiennes. Un gouvernement mondial – Terra Macrono –, ayant autorité sur les nations, fut créé. Un réflexe de survie, mais il était trop tard. La température avait déjà augmenté de 12 degrés ; la glace des pôles arctique et antarctique n’existait plus ; la montée des eaux avait réduit la surface terrestre de 75% ; aucun être humain ne vivait plus dans l’hémisphère sud.

La sirène annonçant le repas m’a difficilement ramenée à la réalité. J’ai sauté dans le dernier wagonnet nous emmenant, ma section et moi, à la nourricière. J’ai apprécié la veste chaude de mon père, car le trajet était assez long et la température de la galerie nord était glaciale. La nourriture est bonne – enfin c’est ce que les gens du monde d’avant disent. Elle me dégoûte un peu car elle ressemble à du vomi et laisse une sensation de gras dans la bouche. Ma camarade Jehanne, qui a bientôt quatorze ans, m’a dit des choses horribles sur la fabrication de cette bouillie. Mais je ne la crois pas, elle dit ça pour faire son intéressante. Quand elle a su que mon père était mort, elle a souri en se léchant les lèvres, alors j’ai mis les mains sur mes oreilles et j’ai fermé les yeux.

Au retour, j’ai repris la lecture du cahier. Les pages suivantes étaient une énumération des conséquences du réchauffement climatique, lui-même la conséquence du vaccin créé quelques décennies auparavant. « La chaleur est une souffrance. » Il compare la vie sur terre à l’enfer. En haut de chaque page, la température est inscrite : « 24 avril 11h00 - 43° » ; « 22 juillet 13h00 - 44° » ; « 24 janvier 20h00 - 46°. » Moi, ça me fait rêver des températures pareilles. Je veux aller en enfer. La température moyenne dans le fort est de 5 degrés. Je suis gelée tout le temps, surtout le pied gauche. L’an dernier, le soigneur m’a coupé trois orteils qui étaient tout noirs. Jehanne dit qu’ils ont été donnés aux rats, mais je n’ai pas entendu, je me bouche les oreilles. La galerie nord est l’endroit le plus glacial. Livia y est allée à la recherche de sa petite sœur qui s’était sauvée. Elles ont été retrouvées raides comme des stalagmites, m’a dit un gardien. Et on n’a pas le droit de se plaindre, il paraît qu’à l’extérieur c’est pire.

Le seul endroit où il fait bon, c’est au noctarium. 15 degrés en permanence. Jehanne dit que c’est pour que les rats se reproduisent suffisamment pour qu’il y ait de la bouillie pour tout le monde, mais je me bouche les oreilles.
« Chaque jour qui passe nous rapproche un peu plus du 22 septembre », écrit mon père. Il a peur pour moi et pour ma mère, mais il n’a pas peur pour lui.

Le 22 septembre 2076 :
Malgré les 40 mètres de terre et de béton au-dessus de nos têtes, le souffle de l’explosion fut terrible. L’opération LAST RESORT consistait à faire exploser une charge nucléaire au niveau du cercle arctique dans le but de créer un décalage de latitude 5 degrés nord, permettant ainsi de faire descendre la température de 25 degrés selon le calcul des spécialistes. Ne doutant pas de leurs compétences, ils estimèrent la charge nucléaire à 450 000 Mégatonnes au doigt mouillé. Mon épouse mourut dans l’explosion. Je restai seul avec ma pauvre petite fille chérie et un millier de survivants enfermés dans ce fort humide et froid.
Quatre ans déjà. Le défi fut de trouver de la nourriture dans un fort souterrain pour un millier de personnes. Il n’y avait pas d’autres choix. Quelques expéditions à l’extérieur prouvèrent que les scientifiques s’étaient trompés dans leurs calculs. La température extérieure oscillait entre moins 80 et moins 50 degrés sous un ciel de suie, nous condamnant à rester un temps indéterminé dans cette forteresse de béton suintant. Nous espérons sans trop y croire que cet obscurcissement consécutif à l’explosion se désagrègera progressivement et laissera passer quelques rayons de soleil.

À 14 heures, j’ai suivi le gardien jusqu’à la chambre des évacuations. Cet endroit est situé au-dessus du noctarium. Je suis contente, car il y fait moins froid. Mon père est nu, à plat ventre sur une table métallique. J’enlève ma veste en fourrure et m’assieds à côté de lui. Un grand monsieur auquel il manque un bras me demande si je veux dire quelques mots. Je ne sais pas quoi dire, je n’ai pas l’habitude. Le grand monsieur me demande si je veux lui dire au revoir. Alors je dis « au revoir papa ». Nous restons là en silence quelques minutes. Je suis bien. Je crois que c’est la première fois que je n’ai pas froid.
Une trappe s’est ouverte sous la table métallique. Des cris très aigus – un long sifflement pénétrant – sont sortis de ce trou noir. Mon père a glissé doucement avant de disparaître, la trappe s’est fermée et les cris se sont tus. Je pense à Johanne et à ce qu’elle me dit quand je me bouche les oreilles. J’ai envie de vomir en suivant le gardien qui me ramène à ma cellule. J’ai remis la veste de mon père, mais je tremble quand même.

Le 22 septembre 2084 :
Je ne supporte plus la vie dans ce fort. Je ne supporte plus de voir ma fille chérie vivre dans ce cauchemar. Et le pire de tout, je ne supporte plus l’idée de rester en vie grâce à ces saletés de bestioles nourries de de... Je n’arrive même pas à l’écrire. La décision du grand intendant et du directeur de la cité des génitrices de soustraire un bébé sur deux est la goutte d’eau. Excuse-moi ma petite fille chérie.

Je ne t’en veux pas papa. Il ne fallait pas écouter Jehanne, elle dit des bêtises pour faire son intéressante. J’aurais dû mettre mes mains sur tes oreilles.

Un gardien l’a emmenée tout à l’heure. J’espère qu’elle dira moins de bêtises dans la cité des génitrices.
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JLK · il y a
Retour sur votre page que Gaby S m'avait à juste titre conseillée...
Toujours aussi prenante et cauchemardesque, cette fiction...

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Demens · il y a
Merci JLK, en espérant que nous prenions enfin conscience de la fragilité de la terre.