CANCER avec des mots

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La poésie se comporte pour moi comme la cuisine. M'amuser en assemblant des ingrédients simples, En faire une œuvre que j'espère agréable, Un art à partager. J'écris surtout du "court"  [+]

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Le jour d’après, je me suis levée et la personne que j’aimais le plus au monde n’était plus là.

Mon récit aurait pu commencer par cette phrase, mais cela ne s’est pas passé exactement de cette façon.

À ce moment-là, depuis plusieurs jours — ou plusieurs mois je ne me souviens plus — maman s’absentait régulièrement pour des soins. ( J’avais sept ans et à cet âge-là, la notion de temps est très aléatoire. Mes souvenirs sont donc d’autant plus confus.) Je savais maman malade, mais en aucun cas, je n’imaginais qu’elle allait mourir. J’avais questionné maman quant à sa maladie. Elle avait répondu qu’elle avait « un bobo dans le sein ». Avant mes huit ans, maman est morte.

J’aurais voulu connaitre réellement ce « jour d’après ». Mais c’était tout autre chose. Je suis dans l’impossibilité d’y mettre une date, je ne sais même pas quelle était cette journée. Aujourd’hui, je nourris un sentiment coupable : je vivais ma vie de petite fille alors que tout le monde était en deuil. Ma famille a décidé de ne pas me dire la vérité. C’était l’époque où l’on ne parlait pas beaucoup aux enfants ; de peur de leur faire du mal. On ne savait pas que le mensonge et le non-dit leur seraient encore plus préjudiciable. Aujourd’hui, cette notion est connue : si on cache la vérité aux enfants, ils imaginent toujours le pire. Je n’avais pas échappé à cette généralité.

Comment un enfant pourrait-il se construire sur des mensonges ? Comment un petit être en devenir pourrait-il grandir de façon cohérente avec des fondations douteuses et tronquées ?

Le cancer pour moi, en grandissant, c’était un concept abstrait, une maladie presque honteuse, qu’on osait à peine évoquer, même dans les médias. On parlait de « longue maladie » on disait : « elle a lutté avec un grand courage ». Je savais qu’on en mourait, mais je n’en connaissais pas plus. À la maison, il ne fallait pas en parler. Sujet tabou. Comment évoluer, comment grandir assis sur des tabous, des non-dits ? Comment décrire l’absence, la maladie, le chagrin, alors que l’on ne les évoquait pas ? Qu’est-ce qu’un manque si on ne nous en parle pas ? Le manque est descriptible lorsque l’on peut ressentir que l’on a perdu quelque chose. Mais si on nie le manque, où est-il ? Il fallait que je « vole » des informations. Lorsque les gens ne se doutaient pas que j’écoutais, j’essayais de comprendre. Mais, évidemment, ma compréhension ne rejoignait pas la réalité. Je croyais appréhender la vérité, mais ma vérité était tronquée. Ma famille tentait de me cacher les yeux, mais ça ne faisait pas disparaitre la réalité : devenue floue, elle était d’autant plus nuisible. Ce n’est pas en désavouant le manque qu’il n’existe pas. Ce vide était tout de même présent, là où cela fait des dégâts : dans l’inconscient, dans la structure même de ma personne future.

Comme on ne l’a pas traité en temps voulu, comme on l’a nié, le mal a grossi. Il est devenu énorme, il a pris une très grosse place.

À l’âge adulte, il a fallu que je fasse ce deuil. Je n’ai pu le faire que quarante ans plus tard. Il a fallu traiter l’absence de maman. Il a été nécessaire également de soigner les dégâts collatéraux de cette absence. Ces cassures dues en grande partie au non-dit, à l’absence de paroles, la carence de mots posés sur une souffrance. Le mal était tellement gros qu’il a failli me manger de l’intérieur. Il prenait tellement de place dans ma vie que moi aussi j’aurais pu en mourir. Ce trou aurait pu m’avaler, m’engloutir.



Finalement, le mal ne m’a pas eu et j’en ai fait autre chose. L’absence de mots a donné naissance à de nouveaux mots. Ces mots, je les ai posés ensuite sur le papier. Au début, ils sont sortis en vrac, comme si je les régurgitais, les vomissais. Il a fallu les trier, en faire des phrases compréhensibles, des chapitres et des histoires. Une fois que j’ai pris l’habitude d’écrire, je n’ai pas arrêté. J’ai écrit, et j’ai écrit encore. J’ai rédigé de multiples écrits de formes, de styles et de sujets différents.



Le chemin venait de s’ouvrir. Le passage était fait. Il n’y avait plus qu’à continuer.



Malgré la tristesse des adultes, malgré l’horreur de cette maladie, qui peut être fulgurante ou qui peut durer des années, malgré les changements physiques difficiles à accepter aussi pour les proches, il est nécessaire de ne pas avoir peur, d’avoir le courage de nommer le cancer. Il est nécessaire d’en parler aux enfants ; de ne pas rajouter des fracas et d’autres séismes dans leur cerveau en devenir. Chacun peut trouver des mots — ou trouver une autre personne capable de trouver des mots — pour nommer le cancer.
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Les Histoires de RAC · il y a
un peu comme une parabole ♫ Touchant ♪
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci de votre message ;)
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Stella Mylos · il y a
Effectivement.. les non-dits sont ravageurs.. durablement qui plus est..
Aujourd'hui, même si ce n'est pas toujours le cas (ou pour tous les sujets), les choses ont beaucoup changé.. il y a même des livres pour aider à trouver les mots lorsqu'il faut parler aux enfants de la maladie, de la mort.. Bravo pour ce témoignage

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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci Estelle.
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Tess Benedict · il y a
Témoignage touchant d’une enfant à qui on a caché la vérité.
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci Tess. Bonne journée.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Merci Maryse, pour ce texte, où les mots sont en effets très importants, pour ne pas créer de fracas ou de chaos supplémentaire, ne pas hésiter à faire appel à un tiers. Merci pour ces conseils, mes cinq voix, je vous invite sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-25.
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci pour votre commentaire et vos voix. J'écris depuis peu. J'ai un deuxième texte en compétition du Très très court, à lire, si vous en avez envie... Un autre sujet, différent...
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-copine-lisa

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Sandrine B-HOLDER · il y a
Le cancer ronge, les non-dits et les mensonges aussi...et trouver la force de se (re)construire....
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci, Sandrine.
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Vyat de loin · il y a
Très touchant!
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci de votre soutien
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un texte courageux qui va à la racine du mal .
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci Ginette.
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Françoise Desvigne · il y a
Belle plume Maryse ! C'est important de respecter l'ordre dans une vie, dire les choses bien plus tard peut avoir des conséquences dramatiques.
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci Françoise pour votre commentaire. A bientôt !
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Lucile Lacombe · il y a
Très beau , très vrai !
Mes voix.

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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci Lucile. Bonne journée !
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Maia ROCA · il y a
Touchant récit dont on ressent la spirale infernale des non-dits qui nous entraîne inexorablement vers le fond, arrêtée par les vertus indéniables de l'écriture... Merci pour ce moment de lecture !
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Merci à vous, Maia pour votre commentaire.