Canapé Scandinave

il y a
4 min
100
lectures
101
Qualifié

Une fois, j'ai ouvert un livre  [+]

Image de 2021
Image de Très très courts
C’était en novembre, à l’heure où la nuit invite les angoisses des vivants. Dehors, le froid et l’obscurité avaient figé le temps. Je venais de me réveiller et, par un mystère que je ne m’expliquais pas, j’étais déjà debout. Les flammes du poêle, un Godin que j’avais hérité de mon père et que j’avais installé la semaine dernière en prévision des grands froids, jetaient des ombres molles sur les murs. Comme je frissonnais, j’entrepris de vérifier la température au thermomètre qui était suspendu à un clou, juste à côté de l’entrée.
– - 15°C...déchiffrai-je le souffle coupé à travers un voile de givre.
La vertigineuse dégringolade m’avait stupéfié. Du bout de l’ongle, je tapotai plusieurs fois contre le tube en verre pour le raisonner. Aucun effet. Toujours - 15°. Cet effondrement aussi soudain qu’improbable retentit comme une sentence. Je me suis retourné brusquement vers le poêle pour le sermonner. Il ronronnait paisiblement. Comment était-ce possible ? Si les flammes n’étaient pas gaillardes, elles dansaient, lascives et hypnotiques dans une étrange invitation. Je manquais de discernement. Le thermomètre affichait - 15 et j’étais transi tandis que ma bouche expulsait des coussinets vaporeux qui voilaient ma vue malgré le poêle. Je lui ai présenté mes mains, il les a boudées. Il refusait de leur dispenser la moindre chaleur. J’ai approché mon visage. Même réponse, même refus de jouer son rôle. Après une hésitation, j’ai plaqué ma main contre le fût : j’ai sursauté ! Loin de me brûler, une avalanche poudreuse a dévalé le long de ma colonne vertébrale. J’étais gelé de la surface de la peau jusqu’au plus profond de mon corps. Aucune chaleur, aucune odeur, à part peut-être dans le lointain de ma mémoire, celle des cendres froides. Une peur irrationnelle, celle de l’abandon, m’avait anesthésié. J’ai voulu attraper le tisonnier pour secouer les braises, pour faire jaillir les escarbilles incandescentes de la vie. Il fallait bien réagir, reprendre le contrôle. Mais à l’instant où ma main allait se refermer sur le manche, j’ai senti une présence. Je me suis retourné lentement, prêt à tout ou à rien, je ne savais plus vraiment.
Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Enveloppée dans une tenue de frimas, Myriam descendait l’escalier pour me rejoindre. Quand elle posa le pied sur le plancher, ma femme avait le regard perdu des enfants qui au réveil cherchent la sortie.
– Que... se... passe-t-il ? articula-t-elle avec difficulté.
Pareils à des glaçons, ses mots et ses hésitations s’éparpillèrent sur le plancher tandis que son regard ne parvenait toujours pas à m’accrocher. Il me transperçait comme la chute d’une stalactite à travers un épais tapis de neige.
– J’ai froid, finit-elle par dire grelottante.
– Je sais...
En fait, je ne savais rien du tout. J’étais comme elle, perdu, frigorifié par la plus saisissante des angoisses. Je me suis avancé et je lui ai pris la main. C’était hivernal, sans consistance, déroutant. J’ai pris sur moi. Je ne voulais pas l’affoler davantage ni entrer dans cette folie qui nous gagnait peu à peu. Alors je l’ai invitée à me rejoindre dans notre bon vieux canapé, celui de nos amours et de nos disputes passées. Elle m’a à nouveau regardé sans me voir et s’est assise à mes côtés sans vraiment l’être. Chacun de ses mouvements soulevait un courant d’air glacial qui gonflait sa chemise de nuit et sa chevelure. Je cherchais une explication : le thermomètre devait être détraqué ou nous étions encore en train de dormir, prisonniers d’un cauchemar qui nous tétanisait. Bientôt, nous allions quitter ce mauvais rêve pour arrondir nos mains autour d’un bol de café au lait bouillant. Mais, alors que mes pensées glissaient vers des mondes plus accueillants, tandis que j’aspirais à un lit bien chaud, rempli de bouillotes réconfortantes, je fus saisi aux chevilles par une poigne d’acier. Sans pouvoir opposer de résistance, nous fumes expédiés sans ménagement au pays des banquises et des icebergs.
Le froid commandait avec une rigueur martiale. Il était partout. Pareil à un viking, à coup de francisque et d’épée, il tranchait la chair jusqu’aux os. Recouverts de givre, nos poumons ne parvinrent plus à faire le plein, nos muscles gelèrent, se contractèrent, nos membres se rigidifièrent. Je voulus m’adresser à Myriam, mais je ne pouvais plus parler. Je n’étais plus qu’une bouche étonnée qui s’ouvrait pour engloutir une absence glaciale.
Pourquoi cette sensation de froid, alors que le feu était si proche ? Pourquoi nos corps se délitaient ? Comprimé entre les mâchoires de mes questionnements, mon esprit se craquela comme sous les assauts de la glace au plus fort de l’hiver. Et soudain, tout s’accéléra. Je plongeais brutalement, entraînant Myriam vers des abysses obscurs peuplés de Léviathans. Plus nous nous enfoncions, plus le froid était tenace, obstiné et invasif. Il ne faisait plus qu’un avec nous.
Alors que je devinais ce voyage sans retour, un voile de clarté m’offrit un dernier espoir. J’ouvris les yeux en grand pour me saisir de ce sursis. L’hiver ne m’avait pas encore tout à fait digéré. J’étais de nouveau sur le canapé avec ma femme ou peut-être à l’étage, au fond de mon lit. En tout cas, à l’extérieur de la maison, j’en étais sûr, des lumières insistantes rebondissaient contre les murs, contre les volets et la porte. C’était un ballet bleuté qui virevoltait pareil à un vol d’insectes aux ailes diamantines. Les mandibules dressées, ils donnaient de la tête contre les murs, griffaient la porte de leurs pattes en soufflant leurs plaintes entre les interstices du bois.
En retrait derrière ces plaintes, j’entendis des voix. Des hommes, avec obstination, tambourinaient, appelaient.
– Ouvrez ! Il y a quelqu’un ! Monsieur Hire... madame... ouvrez-nous.
Comme ils n’obtinrent pas de réponse, ils défoncèrent la porte à coup de hache. Les soldats du septentrion allaient prendre possession des lieux pour achever le travail.
Mais quand ils firent irruption dans la pièce, ils ne trouvèrent personne. Il y avait juste la brutalité du silence et peut-être deux silhouettes éthérées qui s’évanouirent aussitôt.
– Vite ! A l’étage ! suivez-moi, ordonna le capitaine au lieutenant. Les autres, ouvrez les fenêtres pour aérer.
Dans la chambre, ils trouvèrent deux corps enlacés. Ils semblaient dormir. Le capitaine marqua un temps d’arrêt. Il n’y avait plus rien à combattre. Ils avaient l’air si paisible. Proche du recueillement, il ôta son casque avant de s’approcher. Il avait aussitôt compris que le masque à oxygène ne serait plus nécessaire. Le couple était mort dans son sommeil, intoxiqué au monoxyde de carbone.
Le capitaine donna ses instructions à deux autres pompiers, des jeunes, si vivants qu’ils n’avaient rien à voir avec la mort. Ils s’occupèrent des corps. Ils étaient froids, la raideur cadavérique était déjà avancée. Ils les soulevèrent avec précaution pour les glisser dans les housses mortuaires. Les paupières alourdies de froideur, Myriam et son mari avaient les yeux fermés. Ils n’entendirent même pas le zip de la fermeture éclair qui courait sur leur corps. Et même s’ils avaient voulu soulever leur main pour un dernier au revoir, ils n’étaient déjà plus là. Embarqués pour l’ailleurs dans un voyage dont ils ne connaissaient pas la destination, même leur fantôme les avait abandonnés.
Après être redescendu au salon, le capitaine tapota à son tour sur le tube du thermomètre. Le mercure s’obstinait toujours à afficher -15°C alors que dehors il gelait à peine.
– Refermez les fenêtres, ordonna-t-il, il fait un froid de canard là-dedans.
– Il doit être cassé, lui souffla le lieutenant.
– Sans doute, répondit-il le regard éteint, sans doute...
Et il quitta la maison, éclaboussé par les éclats bleutés des gyrophares.
101

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un vote pour réchauffer l'atmosphère ... et perpétuer le plaisir du partage en "Short".