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Camembert

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Nic 34

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Il y avait non loin du passage à niveau où officiait ma grand-mère une maison entièrement calcinée près de la voie ferrée. Ne subsistait que le sous-sol servant d’abri principal à un chemineau, ancien cheminot,M.Coulon.
Il se promenait avec sa musette, son litron de rouge qui dépassait, ramassant de ci de là quelque subside, pissenlit ou autres herbe comestible. Il rotait, pétait, rouspétait, parlait tout seul. Disparaissant de temps en temps quelques jours, il réapparaissait bientôt et de loin on reconnaissait sa silhouette pas toujours
bien assurée sur ses gambettes.
La vareuse souillée, le pantalon maculé, les chaussettes en tire-bouchon, les croquenots éventrés : il affichait des signes ostentatoires de grande pauvreté.
S’il éructait parfois des gros mots « mal polis », il était dans l’ensemble très gentil.
On demandait aux enfants de ne pas l’approcher, non par crainte du bonhomme lui-même qui était bien inoffensif mais plutôt pour des questions d’hygiène.
Moi je l’aimais bien : je le trouvais rigolo, il ne me faisait pas peur du tout.

Il y avait de l’autre côté de la voie ferrée près d’un fossé des tas de traverses entreposées là depuis des lustres.
Fréquemment nous y jouions avec ma sœur et des petits voisins, à chat perché, à cache-cache, à l’équilibriste...
Les trains ne passaient pas très loin de nos tendres têtes dans un tintamarre assourdissant et pourtant je ne me souviens pas avoir jamais eu peur ni que l’on aie eu peur pur nous : nous étions lâchés en liberté avec pour seule consigne
« de bien faire attention. »
Mais un jour je disparus. Probablement m’appela-t-on mais entre le bruit de la route et celui des rames, je n’entendis pas. Il faut dire que j’étais alors très occupée.
M. Coulon était très occupé aussi.
Il avait exhumé de son falzar ( non, non, n’imaginez pas le pire ! ) un vieil opinel ébréché et travaillait à extirper les petits asticots du morceau de camembert qu’il préparait pour moi.
Exclusivement POUR MOI car lui préférait nettement le savourer avec que sans. Je respectais son choix sans le juger, je n’ignorais pas que mon comparse était un original. Il s’appliquait, tirait la langue, nettoyait soigneusement la lame de son couteau sur sa culotte crasseuse, prenait tout son temps Alors que
je salivais à m'en inonder le menton.
Enfin il me tendit le morceau si convoité que je reçus comme la plus précieuse des offrandes.

C’est ainsi que ma mère, arrivée discrètement, nous trouva tous deux, assis sur les fameuses traverses : moi faisant les yeux blancs de plaisir en mastiquant et notre voisin clochard buvant une rasade au goulot de sa chopine.
Je me frottais l’estomac en déclarant avec ferveur :
« Il est bon-on-on ton camembert, Coulon-on-on ! »
Mon généreux donateur, avisant soudain la présence de ma génitrice faillit s’étrangler avec son jaja.
S’essuyant le menton d’un revers de manche et rebouchant soigneusement sa bouteille il cligna un œil guilleret vers moi :
« Elle est pas difficile la p’tiote ! »

Maman pouvait difficilement arguer du contraire. Elle demanda poliment si j’avais fini et me convia à regagner la maison car nous allions bientôt passer à table.
Je sautais sur mes pieds, car RIEN n’aurait su davantage me faire plaisir : cette délicieuse mise en bouche m’avait mise en grand l’appétit !

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