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Caillou qui pleure

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Marie Dhislenc

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Caillou qui pleure


- "Un caillou, ma fille! Je vous le dis Madame, moi sa mère, je vous le dis: cette fille, c'est un caillou!"

Le caillou, c'est moi. Un caillou qui écoute sous la fenêtre du bureau de Madame la directrice. Comme chaque année, maman a été convoquée. Elle a crié, juré qu'elle ira pas. Elle a demandé au Bon Dieu ce qu'elle a bien pu faire pour avoir une enfant pareille. Et, comme chaque année, elle est partie au rendez-vous marqué sur le bout de papier. Elle a même demandé une heure à son patron pour ça. Elle fait ce qu'il faut, maman. Et moi, je me cache et j'écoute, parce que je sais ce qui va se passer.
J'ai dix ans, et je ne sais pas lire et pas écrire.

Maintenant, c'est Madame qui parle. Elle parle doucement mais je devine bien ce qu'elle dit. Elle explique à maman que l'école est obligatoire; qu'on ne peut pas tout arrêter comme ça, simplement parce qu'on en a envie. C'est chaque année le même numéro, à part que cette Madame-là directrice, elle le dit plus gentiment que l'autre.
Moi non plus, je ne veux pas continuer l'école. Enfin, je voudrais bien, si je pouvais.
Je voudrais juste être comme les autres. Je voudrais pouvoir au moins comprendre les questions, essayer de trouver les réponses. Arriver à tirer des mots de toutes ces petites lettres rassemblées qui se ressemblent toutes. Mais non. Je suis comme un caillou.

C'est ma tête, le caillou. Mon corps, lui, n'a rien de la dureté de la pierre. Je suis grande et lourde pour mon âge. Je me sens molle et faible. Je ne suis même pas jolie.

La voix de Madame la directrice s'est tue. Ma mère sanglote maintenant, comme chaque année.
Match nul. Non, c'est faux. C'est la directrice qui a gagné: je devrai poursuivre l'école, même si j'y passe de longues heures de désespoir muet. Un caillou posé dans le coin d'une salle de classe.

A la maison au moins, je sers un peu à quelque chose. Disons que j'essaie de me rendre utile, d'aider maman à faire le ménage, même si c'est jamais bien fait. Quand je prends le balai, ou un chiffon pour essuyer, j'ai toujours peur de casser quelque chose. Et c'est ce qui arrive, la plupart du temps. Un caillou, je vous dis. Par exemple: j'ai cassé le bout de miroir, le seul de la maison, qui était accroché au dessus de l'évier. Pour mon père et mon frère quand ils se rasent. Lorsque je me brossais les dents, j'y voyais mon reflet éclaté en morceaux. Le miroir est fichu et je ne m'y vois plus, lourde et molle et ne sachant rien faire.

Un jour, à l'école, on a même fait venir une dame pour moi. Un taote (*) pour l'école. Elle m'a montré des images, posé des questions. Elle a fini par dire que ce n'est pas ma faute, que je ne suis pas nulle, ou fa'atau (*), ni méchante. Elle a expliqué des choses avec des mots que personne ne connaissait Elle a dit:

-"Elle n'est pas bête".
Maman a dit:
-"Vous croyez?"
Elle a dit aussi:
-"peut-être..." mais rien n'a changé dans ma vie. Je continue de m'asseoir sur les bancs de l'école et d'essayer de me faire oublier.

Parfois, Madame m'interroge. Elle dit: -"Moeata?" et parfois, je connais la réponse. Mais je ne la dis pas et les autres ricanent sur moi.

Il y a aussi mon frère. Depuis quelques temps, il me regarde d'un drôle d'air, en louchant un peu. Puis il dit -"Viens, Moeata, aviti!(*) " Je ne veux pas obéir mais il me tire par la main et je cède: il est plus fort que moi et ça sert à rien de lui résister. Alors, je fais le caillou. Un caillou, ça ne ressent rien.
Mais quand il me laisse, mes larmes s'échappent de l'intérieur de moi, je ne peux pas les empêcher. Un caillou, ça ne pleure pas mais moi, je ne sais même pas bien faire le caillou.
Même ça, j'y arrive pas.

Parfois, quand je suis couchée dans le noir, j'essaie d'imaginer ma vie.
Les années vont passer, si doucement que je ne peux même pas y penser. J'aurai seize ans et je pourrai enfin quitter l'école. Je resterai à la maison avec maman et puis, y'aura bien un tane (*) qui viendra me prendre. Je lui obéirai comme j'ai l'habitude de faire, mais, comme d'habitude aussi, il ne sera jamais content de moi.
Quand il rentrera le vendredi soir, ou n'importe quel autre soir de n'importe quelle semaine, avec l'haleine chargée de Hinano trop vite bue, il me rossera. Je le sais comme on sait ces choses-là, même si notre Madame explique parfois en classe qu'il ne faut pas rosser sa femme ou ses enfants.
Elle dit:
-"C'est pas bien."
Bon d'accord, mais c'est notre vie à nous et tous les "pas bien" du monde ne vont rien y changer. Et c'est bien peut-être de travailler le jour entier sous le soleil pour presque rien d'argent? Notre Madame, elle dit aussi que c'est pour ça qu'il faut bien apprendre à l'école. Et retour à la case départ puisque moi je sais rien. Je sais juste que c'est ainsi que les choses se passent. Que se passent nos vies. Alors, je continuerai de demander au Bon Dieu de faire de moi un caillou pour de vrai.

On ne tape pas un caillou. On se ferait trop mal. On le jette seulement.

Oui, on le jette. Alors, une nuit, si Dieu veut, je trouverai peut-être le courage, enfin.

Abandonnant ma triste vie, laissant ce tane non choisi ronfler lourdement sur le peue (*), j'irai au bord de l'eau. Je marcherai droit devant moi sur le platier, jusqu'à être bousculée par les vagues. Et enfin, caillou, je trouverai ma place, roulé, chaviré, attiré par sa pesanteur jusqu'au fond. Jusqu'au repos. Jusqu'à l'oubli.





* toate: soignant, médecin en Tahitien
fa'atau: paresseux
aviti: vite
tane: homme, conjoint.
peue: natte, tapis de sol.

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Joëlle Brethes · il y a
Triste destinées de certaines femmes en Polynésie où les filles sont souvent la proie des hommes de la famille avant de finir mariées et bonniches gratuites de leurs foyers... :-(
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Marie Dhislenc · il y a
Merci Francesca, pour ce commentaire bien agréable :)
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Francesca Fa · il y a
J'ai sursauté au mot "taote" en pensant "pas possible", je suis vite descendue sur la page et oui, c'était bien du tahitien ... J'ai vécu quatre ans à Tahiti, cette histoire sonne très juste, merci Marie
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Marie Dhislenc · il y a
Merci Claude pour cette analyse très pertinent. Eh non, la Polynesie n'est pas toujours un paradis...
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Claude Moorea · il y a
Merci Marie d'avoir écarté un coin du rideau et laissé voir ce qu'on préfère généralement cacher dans un pays que les gens au pouvoir ont tendance à lisser comme une carte postale.
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