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Elle est assise, dans un café qu’apprécie sa mère, en face d’elle. Elle n’arrête pas de nouer et de dénouer ses bras. Elle a froid. Elle est agitée par des pensées confuses. Elle entend par bribes, par à coups et s’efforce de sembler à l’écoute. Elle aimerait être ici, mais dans un autre temps. Un temps sans désarroi, sans culpabilité. De la futilité, de l’insouciance, voilà ce qu’elle aimerait maintenant. Se passionner pour un film, parler du nouveau Musée Tomi Ungerer et du parti pris du muséographe d’avoir choisi le blanc, partout, s’interroger sur l’origine de la tradition du sapin de Noël, laisser de côté les prisonniers pour lesquels Martine a lancé un projet d’écriture, ou alors penser à la vie quand on a dix-sept ans, que le bac approche et que l’avenir est une épaisse couette dont on compte avec légèreté les points de fixation. Elle aimerait qu’on l’appelle là, d’une table d’à côté, et qu’en se retournant elle ne voit qu’une main tendue vers elle, et que, guidée par un regard sincère, sans ombre, sans calcul, elle se lève, confiante, pour sortir, entière, consciente et relâchée, à la découverte des lumières sang et or qui explosent le froid sec de cette soirée de décembre. Mais elle est là, dans le tumulte.

Son fils lui a dit tout à l’heure, Tu vois beaucoup ta mère ! Gong ! Alerte pour sa vie sans amis ? Ou d’amis qu’elle met en quarantaine, parce qu’elle les trouve indélicats depuis que son mari l’a quittée. Qu’elle sait qu’ils ont choisi leur camp, l’oubliant, elle sur le verso de l’amitié. Elle ne peut pas au même instant condamner cette amitié parce qu’elle n’en serait plus une, et la revendiquer ! Et si elle ne savait plus aimer ni être aimée ? Cette pensée subite la fait frissonner. Elle ne peut pas, elle ne sait pas ce soir dire qu’elle dérange. Qu’elle les dérange dans un ordre des choses qui roule, qui ne leur pose pas, qui ne leur pose plus de question fondamentale. Elle les affrontera sans doute encore plus d’une fois à ce sujet, mais elle sait qu’elle n’y gagnera rien. Elle ne veut rien gagner. L’amitié ne doit pas se quémander. De toutes parts, de tous côtés, elle heurte un panneau « sans issue ».

Elle a froid, implacablement, et au regard peiné de sa mère, elle réalise que ses mains qui cherchent en vain la chaleur du radiateur trahissent son agitation intérieure. Tumulte du vide ! Elle en perd sa parole. Elle écoute à demi, goûte le chocolat chaud, imperméable à l’ambiance du café, à ses couleurs, à ses matières, à ses clients, elle ne trouve rien qui fasse fuir le froid qui l’habite. Autour d’elle des séparations, de sa fille, de son amie, qui résonnent sans fin comme des choix aboutis, générateurs de douleurs, mais sereins, tenus. Clôtures, et en même temps impatience, détermination à goûter l’autre côté, à approcher sans doute une autre plénitude. Où est cette putain d’innocence qui la faisait s’imprégner de tout ce qui passe ? Où est cette curiosité qui l’attirait vers le non convenu, le difficile, l’inconnu ? Torpeur du vide ! Lui aussi en parle. Du vide. Son fils.

Un autre fils, à la table d’à côté, l’agace. Il n’arrête pas de courir, du haut de ses deux ans, jusqu’à l’office. L’un ou l’autre de ses parents se précipite, le sermonne. Elle ne se souvient plus qu’elle a un petit—fils, elle aussi, fils de sa fille, souhaité plus près d’elle, plus présent dans son quotidien. Il recommence. Ça l’énerve. Elle n’est pas tout à fait là, elle n’est pas ailleurs, puisqu’il n’y a rien ailleurs, ou plutôt, ses ailleurs sont inaccessibles, sans consistance, car elle ne les désire pas. Ils lui sont là et maintenant, hostiles. Elle est dans son bouleversement intérieur.
Qu’elle n’endigue pas, qu’elle ne peut pas endiguer, car il fuit de partout.

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