Café, sang des peuples

il y a
5 min
211
lectures
93
Qualifié

Critique bienvenue  [+]

Image de 1ère édition
Image de Très très court
Je venais de m'asseoir sur un banc du Cours Mirabeau, regardant vaguement les lacets de mes chaussures, la tête pleine de courbes exponentielles sur l'économie du marché.
— 12 millions d'euros pour de la camelote de Chine !
— Hein ? Si mon père m'entendait, il me demanderait ce que je faisais pendant mes leçons de rhétorique.
— Ils ont importé ces dalles de granit, dit-il en tapant du pied sur le sol gris autour de nous, me forçant à regarder quelque deux ou trois centimètres plus loin que le bout de mes chaussures, au lieu d'utiliser le calcaire de la région. C'était il y a une vingtaine d'années, tu n'étais pas bien vieux toi.
— La requalification du Cours par Grumbach, j'en ai entendu parler. Grosse controverse.
— Du foutage de gueule ! Jeter l'argent du contribuable par la fenêtre pour réaliser un projet qui ne plaisait qu'au maire. C'est pour ça qu'il y a con dans contribuable et que je ne paie pas d'impôts. Tu fais quoi dans la vie, petit ?
J'aurais du me formaliser pour le « petit » ; j'aurais dû laisser le banc à Félix, comme j'appris plus tard qu'il s'appelait, et rentrer plancher sur le module d'économie qui me posait un problème. Mais je suis resté. Qui connait le Cours comprendra pourquoi, pour les autres : ce sont les platanes qui m'ont retenu, leur coupole verte laissant percer les derniers rayons du soleil, le bruissement de leurs feuilles accordé au murmure de la fontaine, leur odeur végétale dans l'air tiède, leurs troncs bientôt bicentenaires...
L'homme à côté de moi avait lui-même quelque chose d'un platane. Curieux, n'est-ce pas ? Un peu rêche, un peu vieux, mais plein de vigueur.
— Science Po, dis-je avec la fausse modestie que j'affichais toujours pour répondre à cette question.
— Ton père qui paie ? demanda-t-il pas impressionné.
Bien sûr, mon père qui paie, mais je ne répondis pas.
— Tu n'es pas le meilleur sans doute, dit-il en me dévisageant. Dans les grandes écoles, ils vous moulent, ils vous pressent pour que vous intégriez leur ordre mondial. Mais toi, tu n'es pas encore stéréotypé.
Pas le meilleur... Il avait raison, mon père n'était pas satisfait... Encore une fois je ne répondis pas.
— Le nouvel ordre mondial ? demandais-je pour détourner le sujet.
Il renifla avec mépris et me regarda comme s'il voyait le fond de mes pensées plutôt que ma face.
— Qu'est ce qu'il y a de nouveau ? Ce système perdure. Tu connais l'histoire, notre histoire... On s'est entretués sur le vieux continent de la façon la plus abjecte, jusqu'à ce qu'on s'échappe d'ici et qu'on sème les graines de notre violence et de nos mensonges dans le monde. On a assujetti les peuples du monde, on a massacré ceux qui ont résisté, on a bu le sang et mangé les ressources de ceux qui se sont soumis. Vois comme tout afflue vers nous, matières premières, produits finis, main d'œuvre sélectionnée... Aux portes de l'Europe, il y a un placenta qui filtre ce qui nous engraisse et qui rejette ce qui est préjudiciable à notre croissance. Tu sais ce qui se passe en ce moment à nos frontières. Tu sais que l'armée tire sur des va-nu-pieds.
Je sortis une boîte de Calissons de ma sacoche et demandai, en indiquant du regard une des nombreuses terrasses du Cours :
— Mieux que leur sang, on va boire un café ? Et ça, dis-je, agitant les sucreries, c'est produit à Aix-en-Provence, on ne va pas manger leurs ressources.
— Viens chez moi, c'est pas loin et il y a moins de têtes de con.
Chez lui, c'était sobre. Un coin cuisine, un matelas à même le sol et un ordinateur. Avec un sourire fin, il m'invita à m'asseoir sur le lit.
— Quand chacun sur terre mangera à sa faim, je me meublerai. En attendant, prends place sur le divan. Moi je prendrai le fauteuil Louis XIV, et il amoncela quelques coussins sur le tapis.
Pendant qu'il préparait deux expressos, il me lança le sachet du café.
— On ne voulait pas boire le sang des peuples, dis-moi d'où vient ce café !
— Le nom de la marque est italien - mais je sais qu'elle a été rachetée par les allemands - siège social en Suisse, importé par l'Autriche, vendu en France. Pas un mot sur l'origine... Et je sais dans quelles conditions misérables vivent les producteurs de café en Amérique du Sud.
Félix posa le plateau avec les tasses entre nous sur le sol, je ressortis ma boîte de Calissons et commençai à l'observer.
— Ingrédients : pâte d'amandes, melon confit, écorce d'orange, fleur d'oranger, sucre et blanc d'œuf. Plutôt régional, non ?
— Sans « Indication Géographique Protégée », ils peuvent avoir été fabriqués n'importe où, on consomme plus de sucre qu'on n'en produit et le plastique de l'emballage ne vient pas de Provence !
— Peut-être de l'atelier du monde, comme les pavés de granit...
— J'ai dit camelote tout à l'heure, ce n'est pas pour discréditer les Chinois. Ils nous vendent que ce qu'on est prêts à leur acheter. Pourquoi je ne vends pas de la pisse de chat ? Parce qu'il n'y a pas de clientèle.
Il sortit un planisphère.
— Regarde, comme l'Europe des Lumières a rayonné dans le monde ! Elle a caressé les peuples de ses rayons, les a brûlés vifs puis a léché leurs blessures avec ses langues. Canada : on y parle français et anglais, les États-Unis : anglais et espagnol, le Mexique : espagnol, le Brésil : portugais...
Il fit un continent après l'autre. En Afrique, la francophonie battait son plein. Puis il se lança dans les génocides, la colonisation, les croisades, les conquêtes, les guerres, les pressions économiques... Il peignait des grandes scènes terribles.
Je ne sais pas comment il s'y prenait. Je connaissais tous les grands faits historiques ou actuels qu'il évoquait, mais il présentait les causes et les conséquences d'une façon si inattendue, avec une logique si claire, que j'étais ébranlé.
Mon téléphone avait vibré plusieurs fois, c'était Mathilde, ma jalouse, que je rappelai et qui ne raccrocha qu'après avoir entendu Félix me proposer un autre café. J'eus l'impression qu'il avait compris ma situation inconfortable et qu'il m'en avait tiré avec délicatesse. Mais au même instant il abordait un sujet des plus indélicats.
— Tu ne la rends pas heureuse, tu ne réalises pas ? Votre relation, c'est de la torture morale. Elle te harcèle pour que tu rentres, et quand tu es là, elle regarde des vidéos de chat.
Avec le recul, je sais qu'il n'avait pas tort.
— Mets-lui et mets-toi des barrières ! Tu vas le jour suivre des cours pour ton père et tu rentres le soir dans ton appart pour ta copine. Tu es comme ces pères faibles qui passent tous les caprices à leur enfant, sous prétexte de le rendre heureux. Mais quand tu vois le morveux enchaîner les caprices, tu sais qu'il n'est pas heureux. Le père non plus.
J'avais des palpitations et me sentais désorienté.
— Excuses-moi, trop de caféine, j'ai besoin d'un peu d'air. J'allai sur le balcon en chancelant, les étoiles s'étaient éteintes, le ciel était sombre et profond, profond, j'avais peur qu'il m'aspire, la tête me tournait, je me sentais infiniment petit, comme le plancton emporté par les courants marins ou comme le pollen disséminé au gré du vent, je serrai fort le fer forgé de la balustrade, respirai profondément l'air de la nuit, puis le vertige passa et je retournai vers Félix, qui dit :
— « Ce n'est pas dans le firmament étoilé que se voit la révélation de l'infini dans le fini, c'est dans l'âme de l'homme ». C'est du philosophe Thoreau. Il est temps pour toi de rentrer.
Il me glissa sous le bras un livre de Ziegler, « La haine de l'Occident ». En chemin, je jetai le livre et me promis d'oublier l'homme. L'aube pointait déjà et Science Po m'attendait. Mathilde aussi.
Trois ans plus tard, je glissai dans une enveloppe un billet d'avion et la lettre suivante :
Cher Félix,
Après l'obtention de mon diplôme, je suis parti en Bolivie. Toi qui as lu Ziegler, tu comprendras pourquoi ce pays m'attirait. Ça devait être des vacances, mais on a fini par s'installer et se marier, Mathilde et moi. On a monté un petit projet avec les paysans de la région, ça te plairait. Viens nous rendre visite, je t'en conterai plus.
93

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,