Café rue de Rome.

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Il est cinq heures et demi du matin. Café rue de Rome. Télé 22 pouce accroché, France 24 diffuse un reportage sur Sarra Hijazi. Sous la télé, deux travailleuses aux visages lessivés se plaignent du manque d'argent en sirotant leurs cafés, une troisième, cheveux abîmés par les mèches les rejoint.
Une autre, dans une table adjacente discute avec le cafetier. Le métro passe, la machine à limonade tourne à vide.
Des images de New York accrochées au-dessus du comptoir nous narguent. Une photo de Clint Eastwood se décolle petit à petit. Le reportage sur France 24 est fini, la journaliste annonce la météo. Il fera chaud aux quatre coins du monde. C'est l'été, pour certains. Pour les travailleuses, les saisons se ressemblent. Elles sont couvertes de la tête au pied. Elles ne ressentent ni la chaleur, ni le froid, seulement la lassitude. Elles ont répondu au non-sens de leurs existences punitives par Dieu, il les punit pour tester leur patience, leur amour inconditionnel pour lui.
L'amour et la souffrance vont de pair. Chez nous, aimer, c’est souffrir, alors nous haïssons les mortels pour ne pas souffrir et nous adorons les divinités pour moins souffrir. Nous tournons à vide, comme la machine à Limonade. Nos mythes se décollent comme la vieille affiche de Clint Eastwood.
Le café reste le divertissement le moins coûteux et le moins contraignant. À n’importe quel moment de la journée, quelques millimes suffisent pour suspendre le temps. Ici, ce n’est pas New York, au plus grand malheur des Hommes pressés. Ici, c’est Tunis. Tunis ne ressemble à aucune ville. Tunis n’est belle qu’aux yeux de qui l’aime. L’aube à Tunis, est une gâterie que la ville vous fait, pour se faire pardonner ses coups bas de la veille.
Moi, je lui pardonne, parce qu’ici l’amour et la souffrance vont de paire.
La carcasse rouillée du métro passe et brise les premiers rayons du soleil qui se sont aventurés sur ses rails. C’est lundi, et lundi la machine reprend. On joue la comédie capitaliste, dans laquelle, nous ne sommes que des simples figurants. Gagner de l’argent, c’est pour les riches, nous, nous nous vendons à lui. C’est l’argent qui nous gagne. Faisons semblant tant qu’on respire, avant de mourir, au dernier souffle, nous penserons : “ enfin.”
Six heures du matin. Le vacarme monte, la poésie se dissipe, l’heure de prendre un taxi et de rentrer. Je lève la main, il s’arrête. Je répète ce geste depuis dix-huit ans, je ne m’en plains pas. A Place pasteur, des hommes et des femmes longent les trottoirs. Ils attendent le tas de ferraille jaune pour rejoindre leurs travails. Un shot de décence, au cas où j’oublie. Parfois, j’oublie.
Dans le taxi, sur Radio Jeune, un vieux parle de l’actualité. Je ne distingue pas ses mots. Je ne distingue plus les mots quant il s’agit d’actualité. Les noms, les injustices, les idées se confondent dans ma tête jusqu’à devenir un son noyé, indistinguable. J’observe la nuque du chauffeur. Tous les chauffeurs de taxi se ressemblent. Ils sont les cellules qui coulent dans les veines de la ville. Ces cons.
Il paraît qu’aujourd’hui nous allons avoir une énième variante de la guerre que se livrent les politiques. Il paraît qu’aujourd’hui les médias vont nous crever les yeux de titres assassins. Des gens “ intelligents” et cyniques donneront leurs avis sur les ondes et les réseaux. Il paraît qu'aujourd'hui une énième couche va s’ajouter aux mille-feuilles de merde. Une bouchée chaque jour pour durcir le cœur. Qu’ils sont devenus durs ces cœurs !
Login. Mot de passe. Scandales et injustices. Boughalleb s’agite sur sa chaise. Vidéo d’un groupe de jeunes tunisiens, sac sur le dos :” nous partons chercher un autre pays, celui là , on le leur laisse”. Pub avec une femme en maillot de bain qui fait la promotion d’un produit pour entretenir sa piscine. Un post, utilisateur : vieux intello bourguibiste rend hommage à Alyssa. Il n’est que 9H du matin. Vidéo de gamins au Burundi qui jouent de la musique et dansent. Exotisme déculpabilisant. Ooredoo propose une puce gratuite. Vidéo de Atef, 26 ans, léthargique, inflammation cérébrale, les médecins ne comprennent pas à quoi s'est dû. Sa mère désespérée le filme, elle l’appelle pour qu’il ne s’endorme pas : “ Atef, YA Atef...Atef, YA Atef.” Façade centenaire trouée pour faire passer le tuyau de la clim. Sur Jawhara FM, il y a la chronique “ taste my sweet life” , sponsorisé par une marque de saccharine “Sokri”, la recette du jour : une citronnade pour les diabétiques. Un jeune homme fait une vidéo passionnante sur les causes de la crise économique tunisienne.
Il n’est que dix heures du matin.
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