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Café, matin, croissant, ténor

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Louise007

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Un café pas n’importe lequel. Il faut qu’il soit tranquille mais surtout pas vide. Avec des odeurs, des senteurs de Paris, de celles qui émoustillent et donnent envie de deviner cette portion de chose d’où s’échappe une senteur. La chose peut se matérialiser alors, elle prend un contour, se colore un peu, pas très nettement d’abord. Puis l’imagination se met au travail. Fermer les yeux ou les laisser ouverts mais ne pas regarder. Entrevoir le matin bleuté. Le garçon est lustré, joyeux. Je ne veux pas savoir s’il est heureux. Il est joyeux. Cela me suffit, c’est égoïste mais c’est nécessaire. Il est mince pas trop. C’est un vrai café, il a un vrai tablier ; blanc et empesé. Je ne peux pas en être certaine mais je crois qu’il est empesé tout juste d’hier. Un garçon noir et blanc ; plateau d’aluminium martelé en équilibre sur sa paume. Il essuie ma table. Guéridon de bistro, marbre gris et bois couleur d’acajou. Elle est propre mais il l’essuie, une manière de prendre le temps, de dire qu’il s’occupe de vous, d’aller un peu moins vite, sans traîner pour autant.
Un café s’il vous plaît. Oui serré. Résister à la tentation du croissant. Laisser l’imagination se promener autour. Il prend couleur, presque doré. Non, pas partout, le peintre a laissé des zones claires, zones plus tendres.
S’obliger à lire le journal du matin. C’est un grand journal tenu par une barre de bois foncé. Pas si facile avec une tasse de café, pleine. Je me sens malhabile avec ce grand journal ; parcourir des yeux la France et le reste du monde ; il avance. L’histoire est en marche. Hésiter encore. Ne pas regarder la corbeille. Un voisin de table. Pourquoi s’est-il installé si près ? Le café est presque vide.
Ne pas le regarder encore. Non pas tout de suite, errer. Seule certitude il est un homme. L’intérêt se recentre sur lui et laisse l’objet croissant de côté pour un temps. Tout un art de regarder sans voir.
- Je peux prendre le journal ?
- Oui j’ai terminé.
Je dois deviner l’homme, ne pas le regarder ; c’est un travail considérable qui ne permet plus de penser au monde en marche. Ce n’est pas important, j’avais lu sans penser, parcouru les lignes obnubilée par une autre pensée, je ne sais plus laquelle. La voix est éveillée. Il est encore très tôt mais il est prêt, rasé, enfin je crois. Le garçon empesé est empressé. Comme s’il le connaissait, reconnaissait. L’homme voisin est frais. Il commande un croissant. Ne pas les regarder, ni l’homme ni le croissant. Continuer à laisser le cerveau en dessiner les contours, les pleins et les déliés. Se contenter des indices que les sens et la raison permettent de capter, prêter attention à son propre comportement. On ne peut, sans risquer d’intriguer un homme voisin, ou même un garçon blasé, regarder indéfiniment le fond d’une tasse de café.
Lire est trop accaparant pour le travail des sens. Dessiner attise la méfiance et il me faut être libre pour rester en alerte, pour comprendre sans voir, pour devenir invisible. Ecrire. Oui voilà, ce matin encore écrire dans mon carnet sur les matins bleutés qui virent au gris, puis réfléchir le crayon sur les lèvres, mordillé.
Faire intervenir un peu de la raison pour saisir mieux les choses puisque je ne veux pas regarder. L’Opéra, Garnier, est tout proche, le plafond du café est en bois de caisses de vins prestigieux, l’homme a du temps pour lui ; il semble habitué et lit pour de bon le journal du matin. Il est trop tôt, beaucoup trop tôt, il n’est pas danseur.
Regarder sa main droite et un bout de chaussures. Cuir mat et mains carrées. Il ne mord pas dans son croissant mais le dépèce minutieusement, commande un autre café.
Il tourne la cuillère sans avoir mis de sucre, tranquillement, il a du temps, une voix de ténor mûr, ses chaussures sont en cuir mat, ses avant bras bronzés. Surtout ne pas regarder, voir seulement des éclairs, écrire, se concentrer, laisser courir les mots sur le papier. Ils avancent plus vite que mes pensées, plus vite encore que le monde en marche.
Les mots ont compris l’homme, qui il était, ou plutôt qui il devait rester : cet inconnu cerné, juste deviné, mais sans les détails qui le révèleraient ; la photo doit rester floue à l’exception de l’avant bras, de la peau mate, des gestes sûrs, pas arrogants juste affirmés, ceux de quelqu’un qui sait qui il est, où il va, comment il va faire pour qu’aujourd’hui soit plein, efficace, calme.

Le café est un vrai café, les gens travaillent on n’est pas là pour écrire, pas le matin, les portes sont grandes ouvertes pour le livreur de bière, les battants de la cave sont aussi relevés et le monte charge vient prendre livraison d’une caisse. Ce n’est pas un travail d’écrire, de faire des histoires ; d’écrire sur les chaussures en cuir mat d’un homme et sur sa voix de ténor, sur le plateau martelé du garçon du café, sans les voir, sans les regarder.

Ce n’est pas un travail d’écrire sur les contours d’un croissant qu’on ne veut pas manger, juste dessiner, dessiner le doré, les ombres et les déliés, sur la plénitude d’un homme dont on sent juste la tiédeur.

Je frissonne et le bruit du frisson doit franchir mes lèvres. Ce n’est pas anormal, il fait assez froid, lorsqu’on ne travaille pas, dans ce café ouvert à tous les vents du matin. L’homme à l’avant bras parle : « Voulez-vous que je leur demande de fermer la porte ? »
Je frissonne. Voix de ténor mûr.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une appréhension d'un microcosme tout en finesse et en sensations. L'atmosphère bien rendue est presque palpable tout comme l'émoi ressenti par la narratrice.
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Keith Simmonds · il y a
J'aime cette histoire! Bravo! Mon vote!
Comme il ne nous reste que 3 jours pour voter,
je vous invite maintenant à venir voir et apprécier
mon “Été en flammes” si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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