Cadavres de rêves

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Il était une fois une jeune fille qui se cherchait. Une jeune fille perdue dans la tempête et harcelée par les fantômes de son passé. Autour d'elle, l'obscurité était omniprésente. En  [+]

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Il regarde l’horloge. 17h58. Ses doigts tapotent le clavier. Il traîne un peu sur Twitter. De toute façon, tout le monde sait qu’à dix-huit heures, les serveurs vont surchauffer. Il faut attendre, attendre encore.
Elle serre son portable entre ses mains moites. C’est tout son univers qui se tient là, pressé contre ses paumes. Le soleil a migré dans ce petit Samsung banal, il rayonne, l’irradie toute entière. Il est 17h59.
18h. Il sursaute, en lâche presque son smartphone dernier cri. La bouche sèche, il tape son code. S’arrête. Les serveurs vont bloquer, ça ne sert à rien de se précipiter.

Thomas, Lucie, Sacha. Trois lycéens lambda.

Thomas ne résiste plus, il se connecte. Le site refuse de charger, évidemment ! Il les aurait bien envoyés balader, ce maudit ordinateur et son maudit onglet qui ne veut pas accélérer, qui ne veut rien afficher ! Il essaie de se calmer. C’est sa vie qui se joue, là, maintenant. Tout son futur. Et surtout, son rêve. Ses rêves plutôt, il en a plusieurs, il espère avoir l’opportunité de choisir. Son cœur bat la chamade, il suffoque, il étouffe presque. Et à ses narines arrive une odeur étrange. Comme une odeur de sang...
Elle tremble tellement qu’elle manque de le lâcher, son petit Samsung. Il est dix-huit heures trois et elle n’a toujours pas osé se connecter. Elle imagine la frénésie des presque 900 000 candidats. Tous ceux qui doivent être face à un site qui ne répond pas. Elle allume, éteint machinalement l’écran. Une goutte s’écrase dessus. Il ne pleut pas encore... C’est du sang.
Sacha trompe l’attente, trompe les secondes. Il observe soigneusement chacune des personnes assises avec lui dans ce bus. Des vieilles dames des gamins des mères de famille des hommes pressés des collégiennes des vieux grincheux des businesswomen des gens blasés des gens heureux des gens déprimés, et aucun qui ne semble préoccupé par ces rêves sur le point, ou non, de se concrétiser. Le lycéen regarde à nouveau l’écran, à présent maculé d’une substance poisseuse, rouge sombre.

Enfin quelque chose, tenez, un site de débordement, vous pouvez vous connecter et voir les réponses. Pour les rangs en liste d’attente il faudra patienter.

L’odeur de sang est omniprésente. Le long de sa tempe, il sent un liquide chaud couler, il y porte les doigts. La substance poisseuse à la senteur entêtante macule son front, sa joue, son bureau, son clavier d’ordinateur. Ses doigts collent aux touches, difficile de taper. Il y arrive finalement, on l’envoie sur le site de débordement. Un souffle contre sa nuque. Non, plusieurs souffles. Par terre, le sang inhibe la moquette – du sang, des torrents de sang qui s’enroulent paresseusement autour des pieds de sa chaise, on se croirait dans un poème de Baudelaire. Il tape son numéro de dossier, sa date de naissance... ça y est.
Lucie doit sans arrêt l’essuyer, les gouttes de sang n’arrêtent pas de tomber. Sorties de nulle part elles atterrissent en cascade ; impossible de voir ce qui est écrit sur son écran. Excédée, elle s’assoit par terre, au beau milieu de la rue, utilise sa veste comme un parapluie. Tant pis pour l’air ridicule, ça marche : les gouttes rebondissent sur le tissu au lieu de s’écraser sur son téléphone. Fébrile, elle le déverrouille enfin, tape l’adresse. Immédiatement, elle est renvoyée sur le site de débordement. Son cœur cogne comme s’il allait s’arracher à sa poitrine. Fascinée par l’écran aux reflets bleutés, elle ignore les ruisseaux de sang qui serpentent autour de ses chevilles, trempent même ses chaussures.
Sacha regarde les autres usagers, personne ne semble rien remarquer. Il consulte l’heure, c’est difficile de réussir à saisir les chiffres qui s’affichent, le sang n’arrête pas de dégouliner. Il sent une ombre se presser contre lui, respirer avec lui – souffle lourd et haché. Le sang vient d’elle, il inhibe ses vêtements lorsqu’elle se colle à lui, elle lui envoie des gouttelettes dans les cheveux à chaque nouvelle inspiration.18h10, ça a bien dû désengorger, non ? Il tape les mots fatidiques, et la page du site de débordement apparaît. Enfin, il va pouvoir savoir... Tout à son impatience, il ignore l’ombre, qui, avec un gémissement étouffé, le serre dans ses bras, avec toute l’énergie du désespoir. La banquette de mauvaise qualité est inhibée de sang, à présent, tout comme les vêtements de Sacha.

Moitié des effectifs avec que des listes d’attente, mais il ne faudra pas paniquer. Ils ont tous pris peur, tous essayé de se rassurer. Ça ne sera pas moi ce sera le voisin j’ai toutes mes chances moi. Berceuses de jeunes gens apeurés, qui essaient d’empêcher leurs rêves de se mettre à pleurer...

Des non et des en attente. Tout y est passé : les BTS et les DUT, tout, un véritable massacre, et sa carrière comme diététicien, et tout le paramédical, tout ce que Thomas a pu demander, rien n’a échappé à la broyeuse infernale. Il attendra plus tard pour son numéro en liste d’attente, mais de toute façon, même s’il est pris, c’étaient les formations qu’il voulait le moins. Le sang roule le long de ses joues. Fausses larmes, les siennes sont restées captives dans sa poitrine, coincées par le nœud dans sa gorge qui enfle, enfle, enfle, prend toute la place. Un gargouillis, un bruit d’os brisé. Et une cacophonie de râles. Des giclées de sang chaud, des vagues qui éclaboussent son écran, emportent presque la chaise, la font cogner contre le bureau. Lentement, il se retourne. Des silhouettes scintillantes, fantomatiques, gisent sur le sol de sa chambre. Eventrées, exposant leurs organes.
Attente attente oui. Elle n’a mis que trois prépas. Celle qu’elle avait mise comme sécurité c’est bon. Et les deux autres, celles de Paris, celles qu’elle désirait ardemment... il lui faudra quelques heures pour apprendre à quel point elle est loin sur la liste d’attente. En attendant, il lui faut quelques minutes pour se remettre du choc et laisser libre court à ses larmes. Elle a voulu y croire, pour une fois. Elle a voulu se faire confiance, penser qu’elle avait ses chances. L’émotion l’étreint, elle a certes une prépa dans sa ville natale, mais elle, ce qu’elle voulait, c’était partir, découvrir, et puis la fierté d’avoir intégré l’une des meilleures classes préparatoires de France. S’émanciper, quitter ceux qui la connaissait, s’inventer un nouveau personnage, une nouvelle vie. Echapper au cocon familial étouffant. Et c’est fini. Quelque chose s’abat sur elle, un cadavre scintillant, crachant quelques flots de sang bientôt taris, attirant déjà les mouches.
Que des listes d’attente. Il n’y a pas un voeu qui a échappé au marasme, pas même la fac de droit. Sacha ne se sent pas bien, il a besoin d’air frais, d’espace pour hurler sa déception et sa colère, et impossible de sortir. Quant à l’ombre elle se presse toujours plus contre lui. Elle lui hurle dans les oreilles, hurle son agonie. Bien sûr il y a encore espoir. Bien sûr que les places vont se libérer. Bien sûr qu’il finira par l’avoir, la fac de droit, ou peut-être même une prépa B/L. Mais ses parents ne seront jamais fiers de lui... et lui qui pensait détenir une occasion unique de leur montrer ce qu’il valait... C’est fini, il restera pour eux le raté, tellement moins brillant que son frère aîné... C’est un rêve vieux de dix ans qui trépassera aujourd’hui. Un raz-de-marée de sang le submerge, le dépasse, le laisse avec sur les genoux, un cadavre ruisselant.

Trois jeunes parmi tant d’autres. Broyés par une machine implacable, on ne leur a pas laissé une vraie chance. On a à peine regardé leurs lettres de motivation, leurs CV. On leur a attribué un classement fantaisiste dans les listes d’attente. On leur a fait miroiter quelque chose de mieux qu’APB, et finalement ça n’est pas arrivé. On leur a cassé leurs rêves, on les a assassinés, et on leur a laissé les cadavres encore dégoulinants dans les bras. On les laisse essoufflés, à quelques semaines du bac. Comment croire en l’avenir maintenant ? Que leurs rêves soient nobles ou non, on les a massacrés.
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JAC B · il y a
Malheureusement! On s'indigne...
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Les Histoires de RAC · il y a
Texte très sombre mais vraiment très bien écrit, tout en crescendo. Bravo ! A bientôt chez vous ou chez moi...
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Topscher Nelly · il y a
Jolie écriture et réalité horrible.Mes voix
Mon texte vous plaira peut-être?

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Florent Paci · il y a
Un texte qui n'est pas sans rappeler ces angoisses de lycéens qui doivent être légion en ce moment... Mon vote. Bon courage pour le prix !
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Keith Simmonds · il y a
Une belle écriture pour décrire une triste actualité ! Mes voix ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” si vous n’avez pas peur du sang !
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M. Iraje · il y a
Tristement d'actualité ... Et une nouvelle entre gore et fantastique qui fait voir la vie en ROUGE, rouge sang, rouge colère, rouge explosion, rouge révolution !
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Vallerie · il y a
sanglant! c'est oppressant, très violent, très bien écrit, bravo!
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SakimaRomane · il y a
Très noir mais belle écriture que je connais déjà :)
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Sabrina Guerreiro · il y a
Une réalité glaciale bien décrite ! Bravo
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Mercure · il y a
Derrière vos mots, vos lignes et cette odeur de sang, moi je vois votre vie qui pulse, votre cœur qui bat,vos poumons qui pompent, votre imagination qui respire. Je suis des votres tant pour le texte que le reste ! Écrire, écrire, écrire, ça vaut tout les parcours, toutes les plateformes et toutes les vies... vous avez toutes mes voix !