ça devait mal se passer...

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Cela fait trente ans que je suis comptable. Trente ans que je compte. Je me suis dit qu'à cinquante ans il était temps de me mettre à écrire. J'attends vos réactions avec impatience et  [+]

Martin a huit ans et depuis qu'il est rentré de l'école tout à l'heure, il a le nez posé sur la vitre de la fenêtre. Il pleut encore. Des trombes depuis des jours. Qui l'empêchent d'aller jouer dehors avec son ballon tout neuf. Un beau ballon en cuir blanc, comme les joueurs de foot qu'il regarde quelquefois sur le poste de télévision en noir et blanc.

Toute la famille va manger de bonne heure. Ce soir justement c'est "la piste aux étoiles" à la télé. Et comme demain, les enfants n'ont pas école, ils ont autorisation de regarder. Chaque enfant s'est lavé à tour de rôle dans le vieux lavabo de la salle de bain. Et puis, ils se sont assis sur la banquette en croquant dans une pomme, le dessert du soir.

Mais juste à ce moment là, la maison est plongée dans le noir. Panne d'électricité. Les enfants commencent à protester quand des cris parviennent de la rue. La mère de Martin ouvre la fenêtre et entend une voix dans la nuit crier "le barrage a cédé, le barrage a cédé". Elle tourne son regard vers Malpasset, et entend un énorme bruit, et déjà un mur d'écume blanche avance à très grande vitesse sur le village. Elle empoigne les plus petits, demande aux grands de rester tout près d'elle. Elle ne sait où aller mais elle sait qu'il faut fuir.

Toute vie semble s'être arrêtée la veille quelques minutes après vingt et une heure. Pourtant, toute la nuit des ombres ont émergées ici et là, fantômes hagards qui ne savent où aller. Dans une obscurité totale. Les pieds englués dans la boue et dans l'eau qui a tout charrié. Mais le jour se lève et l'étendue des dégâts apparaît à tous les survivants.

Une maison éventrée, des centaines de maisons disloquées au petit matin. Des restants de vie encore accrochés ici et là, des lambeaux de papier peint, une tasse oubliée sur une table qui est restée intacte malgré la force de la vague, des jouets d'enfants gisent dans la boue et l'eau, partout à perte de vue. Des voitures broyées contre des arbres, des maisons, et des débris par millions partout, c'est une véritable scène de guerre. Les voies ferrées ont été arrachées, soulevées, l'autorail Marseille-Nice gît dans un champ, à l'abandon.

Les secours s'organisent, petit à petit mais il est trop tard déjà. On ressort un corps puis deux puis dix, vingt, cinquante puis quatre cent vingt trois corps de la boue. De véritables momies, figées.

Les enfants sont nombreux parmi les morts. Cueillis dans leur sommeil, ils semblent dormir. Ils sont beaux, ils sont émouvants. Ils sont immortels désormais. Les parents approchent, ils veulent les revoir une dernière fois. Il y a des sanglots, puis des cris. Des plaintes.

Martin est là, couché. Allongé sur le sol. Les yeux ouverts d'incompréhension. Il a lutté, mais comment résister à une force de 70 km/heure qui vous agrippe, vous fait rouler sous elle ? Il a essayé de rester près de sa mère, mais quand il l'a vue partir sous la vague, il a eu peur, il a cherché ses petits frères et ne retrouvant personne, lui aussi, est passé dessous.

Sa mère est à genoux à côté de lui. Elle ne pleure plus, elle n'a plus de larmes. C'est le quatrième enfant devant lequel elle s'agenouille, ce matin. Elle est orpheline de tous ses enfants. Ses yeux sont vides, elle est rongée par la culpabilité. Elle aurait du les mettre en sécurité, elle était l'adulte, elle aurait du savoir quoi faire, et elle n'a pas pu. Plus tard, quand son mari arrivera de Nice où il travaille toute la semaine, elle lâchera enfin ses larmes, ses cris de bête, elle lui demandera pardon dix fois, cent fois. Il la bercera, la rassurera, il aurait du être là, c'était à lui de les protéger. Lui aussi s'effondrera devant les quatre petits corps. Lui aussi se le reprochera jusqu'à son dernier souffle.

C'était un beau barrage qui devait permettre à chacun d'irriguer ses cultures. L'eau, source de vie, est devenu objet de mort. Le 2 décembre 1959, le barrage de Malpasset cède sous la pression de plus de 50 millions de mètres cubes d'eau. Celle-ci se déverse dans la vallée. A 70 km à l'heure, elle atteint Fréjus en vingt minutes. Une vague de 40 mètres de haut qui se jette dans la mer faisant 423 victimes. Personne n'oubliera jamais cette nuit d'effroi et de terreur. Même si aujourd'hui, le site de Malpasset est devenu un lieu de promenade où seuls, quelques pans du barrage rappellent qu'ici a eu lieu une tragédie.

J'ai découvert ce drame il y a trois jours et depuis il me hante. Mais ce soir là, mon fils, justement, m'a dit "avec un nom comme ça, on n'aurait pas du construire ce barrage là, fatalement ça devait Malpasset". J'ai souri mais je n'ai pas réussi à fermer les yeux de la nuit. Alors, j'ai écrit pour ne plus oublier tous ces gens et pour pouvoir dormir à nouveau.
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