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ça

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Farida Johnson

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Marianne s’était, une fois de plus, perdue dans les dédales de cette ville énorme. Elle n’en connaissait que les artères principales et ce soir là avait bêtement tourné dans une avenue embouteillée, comptant sur son infaillible sens de l’orientation. Étant donné que l’avenue semblait être orientée est-ouest, si elle la prenait à gauche elle retomberait sans l’ombre d’un doute sur le bon boulevard.
Malchance ! La voie était bloquée par des travaux et une déviation l’entraîna dans un dédale de petites rues si enchevêtrées qu’elle perdit le nord au bout de quelques minutes. La nuit tombait et la jeune femme paniquée se mit à suivre les automobilistes qui la précédaient pensant que bientôt elle reconnaîtrait peut être un endroit déjà visité, un bâtiment ou mieux encore un monument qui la remettrait sur le bon chemin. Cela n’arriva pas. Elle se retrouva aux abords de la ville dans un quartier constitué de petites maisons vieillottes accolées les unes aux autres, sur les pentes d’une colline. Il ne subsistait plus une once de terre sur les pentes tant le bâti était dense, et d’où elle était, elle ne distinguait ni rue ni chemin entre les maisons. Désespérée, elle gara sa voiture au pied de la colline. Lorsqu’elle descendit du véhicule, elle se retrouva dans une atmosphère très étrange. Aucun son. Aucune lumière. Les fenêtres aveugles disaient le vide, l’absence de vie. La vacance.

Marianne s’avança vers la première maison, car cela était logique. Une porte entrouverte sur une pénombre brumeuse. Elle distinguait de vagues formes assoupies. Des meubles sans doute. Un long couloir traversait ce premier logement, desservant des pièces plongées dans l’obscurité, de chaque côté. Droit devant, une porte donnait sur une autre habitation, elle aussi vide, sombre et silencieuse. Mais là, le vestibule prenait un autre sens. Il permettait d’accéder à la troisième maison sur la gauche. Marianne comprit vite que c’étaient là des chemins intérieurs qui traversaient et reliaient les différents domiciles inaccessibles de l’extérieur. Elle se promena ainsi d’une demeure à l’autre, chacune aussi vide, sombre et silencieuse que la précédente.
Le temps disparut.
Elle finit par se retrouver dans un logement plus spacieux que les autres et agencé différemment. Pas de couloir ici. Une grande pièce faisait office de salle à manger et de cuisine. Et, sur la gauche, trois chambres dont les lits étaient défaits. Elle avait du atteindre le sommet de la colline et donc la dernière maison, moins étroite que les autres. Le sommet. Le bout. Le but ?
Il faisait nuit, à ce moment là. Une douce lumière chaude s’éveilla lentement, diffusée par quelques lampes placées ici et là. C’est alors que Marianne décida de s’installer. Il n’y avait ni incohérence ni interdiction à le faire et elle commença à farfouiller dans l’armoire de la plus petite des chambres. Un joyeux désordre y régnait. Une chambre d’ado sans aucun doute.
Elle trouva un pyjama taillé dans une matière délicate, l’enfila et se glissa dans le lit. Ces gestes, ouvrir l’armoire, choisir le pyjama, se glisser dans le lit, accomplis tant de fois, lui sembla-t-il.
A son réveil, la nuit encore. Elle avait toujours vécu là. Non ? Aucune question à se poser. Elle habitait l’éternité.

Puis il y eut comme une fissure. Un fin craquement dans la quiétude. Un glissement ou un faux pas dans l’agencement de l’univers douillet. Une légère angoisse la fit s’agiter un peu mais elle ne savait plus partir.

Et soudain, ils sont là. Arrivés sans un bruit. Un père, une mère, deux adolescents. Silencieux et indifférents ils passent sans la voir. Chacun dans une pièce différente. Seul le père reste dans la grande pièce où Marianne tourne en rond, affolée et terriblement gênée. Non, plus que gênée, coupable. Honteuse. Boucle d’or prise sur le fait. Une pulsation hargneuse a remplacé le silence ouaté. Il ne faudrait pas rester.
Elle n’ose pas parler. Celui qui est là ne dit rien non plus. L’a-t-il vue ? Il n’en montre rien en tout cas. Il ne bouge pas. Toujours figé au même endroit de la pièce, comme un arrêt sur image.
La seule idée qui vient à la jeune femme est de s’approcher de l’évier et de se mettre à nettoyer l’assiette, les couverts et le verre qui s’y trouvent. Elle n’a aucun souvenir de les avoir utilisés pourtant il lui revient de les laver pour se faire pardonner d’être là. L’homme s’approche alors et se poste à côté d’elle.
Un juge.
- Alors comme ça, vous êtes là. Vous êtes bien installée ?
- Je...je suis désolée. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris.
- Vous êtes perdue.
- C’est ça oui. Je n’aurais pas du rentrer chez vous. Mais sur le moment j’ai trouvé que c’était évident.
- Chez moi ?!
- Cette maison n’est pas la vôtre ?
- Cette maison est la vôtre, ma chère.
Il a la tête tournée vers la petite fenêtre au dessus de l’évier dans lequel les mains de Marianne reposent, abandonnées. On voit l’aube se lever.
Il ne la regarde pas. Il ne l’a jamais regardée. Il se tient debout, droit et immobile, les yeux vides.
Comme c’est bizarre, se dit-elle. Si ceci est ma maison que font-ils ici alors ?
- Mais nous ne sommes pas ici. Vous pensez que nous le sommes. Ce qui n’est pas du tout la même chose.
Comme c’est bizarre. Il lit dans mes pensées.
- Je ne lis rien du tout. Vous les criez.
- Je vais m’en aller.
- Vous ne pouvez pas partir. Cette maison c’est vous. Je me permets d’ailleurs de vous conseiller un grand nettoyage. C’est le foutoir ici. Nettoyer et remettre de l’ordre, c’est cela qui vous attend. Et il vaudrait mieux vous y mettre avant le lever du soleil.
- Mais je n’aurai jamais le temps !
- Oh, le temps ! Vous savez... On en dit tant de choses...

Il se penche alors vers elle et son sourire clownesque la terrorise. Elle crie.

Le soleil est levé et le rêve s’effiloche .
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Nicolaï Drassof · il y a
Moi, je perds mes rêves, mais pour vous, ils restent efficacement présents. Très joli texte
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Miraje · il y a
Entre onirisme et fantastique, il n'y a qu'un pyjama d'écart ☺☺☺
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Farida Johnson · il y a
ça c'est drôlement bien trouvé Miraje!
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Joëlle Brethes · il y a
"Elle habitait l’éternité." : jolie expression pour peindre ce que Marianne ressent…
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Farida Johnson · il y a
Merci Joëlle, et oui il est aussi question du temps...
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Elena Hristova · il y a
il y a comme un mystère qui flotte dans l'air, quelque part entre le rêve et la réalité
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Farida Johnson · il y a
Tout à fait. merci Elena d'être passée me lire.
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SakimaRomane · il y a
Bizarre mais bien mené :)
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Farida Johnson · il y a
Oui bizarre , comme certains rêves...
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Zérial · il y a
angoissant. Heureusement qu'il s'agissait d'un rêve;
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Farida Johnson · il y a
Oui, n'est-ce pas? Merci Zérial d'être passée.
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Paul Thery · il y a
J'aime bien l’atmosphère onirique, et le texte est à la hauteur, alors tout va bien ;-))
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Farida Johnson · il y a
Merci Paul pour ce commentaire, du coup tout va bien pour moi aussi...
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Brennou · il y a
Nettoyer,,entretenir... on comprend que ça& lasse ! Il est temps de se réveiller même si c'est magique ! ! !
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Farida Johnson · il y a
Merci Brennou.
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Brennou · il y a
Iriez-vous voir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/fees-et-contre-fees ? "Elles" auraient pu être là !
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Alphonse Dumoulin · il y a
Plutôt bien.
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Farida Johnson · il y a
Merci Alphonse pour ce commentaire concis et efficace :)
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Didier Poussin · il y a
Drôle d ' aventure
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Farida Johnson · il y a
Oui hein?
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