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« C-U-E-I ! C-U-E-I !! ! » « Cueillir », ça s'écrit « C-U-E-I » sinon ça fait « cui » comme dans « cuillère » !... »
Chaque fois que je croise ce mot, cette phrase revient toujours à mon oreille...
La salle de classe est vieille. Tommettes hexagonales au sol, bruit creux des pas et poussière blanche des joints qui cèdent. Murs gris, poreux, effrités. Lourds bureaux d'écoliers, odeur de cire. Les cahiers de la semaine s'entassent dans les casiers sombres. Premier étage d'un bâtiment ancien. L'école des garçons, avant. Elle est mixte maintenant. Quatre fenêtres sur cour qui résonnent des cris des enfants pendant la récréation.
Notre maître, Monsieur Marius ne nous laisse pas aller en récréation avec les autres. Nous restons dans la classe. A la place, plus tard, nous ferons un ballon prisonnier et il jouera avec nous. Le ballon est dur. C'est un ballon de foot. En cuir. Celui qu'il emmène avec les garçons le jeudi après-midi pour jouer sur un vrai terrain. Sans vestiaire. A la dure...
Ils partent en courant pour s'échauffer et reviennent hirsutes, en nage et lessivés. Les plus costauds ont toujours la faveur du maître. Pour avoir assez d'effectif il adjoint une équipe de garçons d'une autre classe. En échange, la maîtresse de cette autre classe nous récupère, nous, les filles. Avec ses petites élèves à elle, elle nous enseigne le point de croix. Il faut venir avec ses ciseaux, ses aiguilles et ses écheveaux de fils DMC de couleurs choisies par la maîtresse (rouge, vert et jaune). Pour broder. La toile de jute a une drôle d'odeur. Un motif géométrique. J'ai oublié le nom de cette dame. Pas l'impression d'abandon que me laissent ces tournois de foot réservés aux garçons. Et les regards de ceux qui ne sont doués ni pour la course ni pour le foot. A l'aller. Et au retour... Nous assistons à leur départ en veuves de guerre médusées.
Monsieur Marius a une caractéristique remarquable. Il crie. Il crie d'une voix tonitruante qui nous terrorise et nous statufie. Son autorité ne se discute jamais. Jamais. C'est le meilleur instituteur de l'école, tout le monde le dit. C'est une chance de tomber sur lui pour être « armé pour le collège et pour la vie ».
« C-U-E-I ! »
Le maître est devant moi et vocifère en pointant le doigt sur mon cahier à l'endroit de LA faute. D'orthographe. Sa blouse bleu dur serrée à la taille me dit combien je suis nulle et toute petite. Clouée sur place. Deux larmes roulent sans prévenir sur mes joues et je crains un instant qu'elles éclatent en tache sur la page de mon écriture. J'ai pourtant été attentive pour avoir tout juste.
Mes devoirs sont toujours faits. Impeccables. J'ai tellement peur... Peur tout le temps. De décevoir, de rater, de mal faire, de salir. De ne pas être au bon endroit, à la bonne page. De ne pas entendre la consigne. De manquer la classe. Tous les matins, cette peur au ventre, mal à la tête. Comme tous les autres élèves de Monsieur Marius.
Escaliers. Nous montons en rangs serrés. Odeur de renfermé et de misère. Les grandes portes grises s'ouvrent. Le maître a la clef. Rejoindre sa place. Se préparer pour la vérification des devoirs. Surtout, ne rien oublier. L'instituteur passe dans les rangs. Il supervise. Contrôle. Il a toujours une règle à la main, dans son dos. C'est la dictée. Tous les jours. La morale, écrite au tableau avant que nous arrivions. A recopier. Qu'on explique en classe. Monsieur Marius est le Maître. Il règne du haut de son bureau sur une estrade. Il juge. Il sanctionne. C'est pour notre bien. On travaille. Beaucoup. A la maison aussi.
Certains garçons de la classe reviennent pour des activités avec le Maître le mercredi après-midi. Il en est question en classe ensuite. Cela me met toujours mal à l'aise. Ceux-là sont toujours plus grands que les autres, blonds, sportifs et sans grande réussite scolaire. Ils partent à vélo avec le Maître. Car Monsieur Marius vient toujours en vélo à l'école.
Il habite près de chez moi. De peur de l'apercevoir je ne passe pas dans cette rue. Je ne peux pas.
Des plaintes, un jour... Des parents étonnés des méthodes musclées et autoritaires. Inspection académique. Pas de vague. Pourquoi ? Puisque tout le monde sait bien que les élèves, « quand ils sortent de chez Marius, ils sont parés ! » Des racontars de gosses. Des histoires de gamins.
Un garçon du mercredi, un jour, raconte de drôles de choses. Des choses incroyables. Impossibles à croire. Et encore moins à vérifier. Et pourtant... Des plus vieux en parlent au collège. Les langues se délient. Soupçons. Mémoire de certains gestes ou de mots entendus. Qui restent . Pourquoi sont-ils restés ?
Un jour, des années plus tard encore, la nouvelle. Subite.
Coupable. Monsieur Marius est reconnu coupable d'avoir entretenu avec de jeunes garçons des relations malhonnêtes. Interdiction d'exercer en milieu scolaire.
Un mot.
« C-U-E-I »... Cueilli. A froid...

PRIX

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Richard · il y a
félicitation, c'est très bien ecrit, fluide et agréable,... bravo
mon vote
invitation dans "mon Chatêau" c'est ma 1ère nouvelle, une autobiographie... en finale.
vecu à ton âge, ecrit 22 ans apres... ;-)

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Helene Fonseque · il y a
Bravo Virginie, à mardi au lycée. LOL ^^
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Virginie Ronteix · il y a
sans nul doute! merci
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Nadine Gazonneau · il y a
Excellent texte sur les souvenirs d'écolier. Très agréable à lire. J'ai comme la sensation de cueillir par vos mots l'odeur de la craie qui crisse sur le tableau noir. En tous cas le vote de Tilee auteur de "transparence" catégorie poésie.
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Virginie Ronteix · il y a
Merci, je vais aller découvrir à mon tour votre écriture.
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Franz · il y a
Texte poignant très bien écrit. +1
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Virginie Ronteix · il y a
Merci Franz
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Envoldemots · il y a
Texte fort. Qui m'a touché. Pour vos mots. Difficiles. Je vote.
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Virginie Ronteix · il y a
Merci... Je suis allée vous lire. C'est bien ! mon vote aussi !
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Marie Vincent · il y a
Mon vote !
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Virginie Ronteix · il y a
Merci beaucoup.
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Jln · il y a
une écriture fluide , rythmée , texte très prenant . Bravo
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Virginie Ronteix · il y a
Merci !
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MissFree · il y a
La chute de ce texte est une claque! Très fort!
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Virginie Ronteix · il y a
Tant que c'est au figuré !
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Bruno Teyrac · il y a
Une histoire forte, poignante. Portrait d'un salaud, manipulateur, qui se faisait respecter par tous, au dessus de tout soupçon. Une chute qui tombe comme un couperet. Très beau texte.
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Virginie Ronteix · il y a
Merci. Sale temps pour certains ces derniers temps... Ça fait du bien d'y penser non ?
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