C'était une autre époque

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J'aime la solitude, lire, écrire et penser à ne rien faire. J'aime dessiner, manger, chanter sous la douche. J'aime fumer, parler, parfois, un peu, beaucoup. J'aime les gens quelquefois, un peu  [+]

Image de Automne 2013
Ma grand-mère était alcoolique. A la fin je crois qu'elle carburait avec au moins une bouteille de rhum par jour. Et encore, les jours où elle pouvait sortir sans qu'on la surveille, sinon j'imagine qu'elle devait s'attaquer à ces bouteilles de liqueur sans étiquettes qu'on trouve souvent dans les caves des vieux. Je dis à la fin, mais ça ne veut pas dire du tout qu'elle est morte ensuite. Elle est juste devenue folle. Korsakoff, ont dit les médecins.

J'imagine que ça a dû commencer très tôt, et sûrement très progressivement. C'était une autre époque, ma grand-mère était une femme qui lisait, qui était directrice d'école, qui devait sans doute aspirer à une forme de reconnaissance intellectuelle qu'elle n'a pas trouvé. Pas chez son mari en tout cas c'est sûr. C'était peut-être la seule personne qu'elle aurait voulu impressionner un peu, la seule qui l'ai méprisée vraiment.

Elle eut quatre enfants, sans toujours le décider bien sûr, c'était une autre époque. Elle me racontait souvent quand j'étais petite la conception des jumelles, les petites dernières, quand mon grand-père était rentré de la guerre d'Algérie. Ma grand-mère l'attendait avec impatience, son récit était l'histoire d'une femme folle d'amour pour son mari. Ils ne voulaient pas d'autres enfants, deux c'était bien suffisant. Deux filles. Je n'ai jamais su si mon grand-père aurait voulu des fils. Mais il était particulièrement attaché à ma mère, son aînée, qu'il a élevé comme un garçon. Toujours est-il que de ce retour de la guerre et de cette nuit d'amour naquirent deux nouveaux enfants, et des filles encore. Quand elle évoquait cette histoire, mon grand-père restait stoïque et laissait sa femme s'enflammer seule dans son récit de passion et de naissances. J'ai toujours douté qu'il ait quant à lui ressenti la moindre passion pour ma grand-mère. Bien sûr, il m'était impossible d'envisager avec certitude la nature de sentiments qui existaient bien avant moi. J'étais la spectatrice de ce qu'il en restait.

A partir de là il est difficile d'évaluer quand elle a commencé à boire. Est-ce que le malaise, l'écart entre l'amour qu'elle lui portait et ce qu'il essayait de lui rendre, était présent dès le début de leur mariage ? Est-ce que le départ pour l'Algérie l'avait désespérée au point de la plonger dans la boisson ? Mon grand-père était-il revenu différent ? Je n'ai jamais abordé la question avec lui, je ne sais pas s'il pouvait encore aimer quand il est rentré. Je ne sais pas ce qu'il a fait là-bas.

Plus tard, il y a eu cette autre point de rupture, terrible, dans sa vie. L'une des jumelles est morte. Tout le monde était adulte à ce moment là. Elle avait à peine trente ans et venait d'accoucher. Ce fut un drame familial qui brisait des vies multiples, des vies qu'on mettrait du temps à reconstruire. Ou pas. Là, je crois qu'elle ne réussit plus à cacher son penchant pour l'alcool. Je crois que mon grand-père en fut dégoûté. J'ai du mal à me dire que peut-être il ne vit rien.

J'aimais mon grand-père, malgré son racisme, qu'il avait ramené de la guerre, et son sexisme qu'il tenait sans doute de... C'était une autre époque. Pas si lointaine... Il a toujours mis sa misogynie entre parenthèse avec moi, j'étais l'aînée de ses petits-enfants, et je pense, comme il l'avait fait pour ma mère, qu'il acceptait de me traiter comme une égale. Peut-être, à défaut d'être un garçon, que le statut d'aînée m'autorisait ce privilège. C'était un homme intelligent, et il écoutait toujours mes arguments qui contraient ses discours trop émotifs et un peu haineux. Nos conversations me grisaient car j'étais persuadée alors d'arriver à mes fins et de pouvoir le convertir à mes valeurs humanistes. J'ignore quel chemin j'avais réussi à gagner lorsqu'il est mort.

Sa mort naturellement n'a pu qu'accentuer la fragilité de ma grand-mère, qui perdait là le seul soutien dans lequel elle avait toujours espéré. Sans parvenir à attirer son attention vraisemblablement. Le ton qu'il prenait pour lui parler avait toujours été bien différent de celui qu'il employait avec moi, et, bien que très jeune, je m'en rendais parfaitement compte.

Je ne sais pas quand elle a commencé à perdre les pédales pour de bon, à cesser de dissimuler son addiction et son impossibilité d'en sortir. Elle n'avait plus la force, c'est une évidence. Ses filles se sentirent abandonnées, elles la traquaient pour l'empêcher de boire, mais c'était peine perdue. Elle avait choisi l'alcool, si tant est qu'on choisisse. A partir de là, il n'y eu plus rien à en tirer. La déchéance était inévitable. Elle l'est toujours. Aujourd'hui, elle n'a sans doute plus consommé une goutte depuis des années, et l'alcool continue à ronger son cerveau. Jusqu'au bout. Il ne tuera peut-être pas son corps cependant.

Ma tante a bu et tout arrêté. Recommencé et tout arrêté à nouveau. Ma mère boit très peu, elle en garde une trouille bleue et préfère accepter la souffrance. Et moi je ne sais plus. Il est toujours facile de relativiser bien sûr, de se dire qu'on est plus fort, que ce n'est pas là, pour cette fois... Mais les fois se multiplient. Et sont comblées par d'autres palliatifs. Entre deux verres... Un pétard. Un calmant. Un antidépresseur. Un somnifère. Ça n'empêche pas le monde de tourner, la vie d'avancer.

Me voici là, attablée. C'est du rhum dans mon verre. Je suis enceinte, mais ce n'est plus « une autre époque » et je peux sans doute échapper à cette grossesse non désirée. Est-ce-que j'échapperai aussi au mépris ?

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