C'est un vendredi de février que je l'ai vue mon inconnue.

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Le café saint-Placide est un lieu bruyant, et bien généralement dénué de présence féminine. J'avais l'habitude d'y aller les vendredis soirs, une sorte de rituel afin de clore ma semaine d'étude. J'y allais quelques fois avec des amis mais préférais m'y retrouver seul; alors seulement je pouvais observer ces hommes, les scruter du regard et me perdre dans mes pensées, malgré le vrombissement sonore continuellement présent dans ce petit café mal éclairé.
C'est un vendredi de février que je l'ai vue mon inconnue. Il faisait très froid dehors et chaque nouvel arrivant faisait entrer avec lui un souffle glacé. Elle a péniblement marché jusqu'à la table en face de la mienne, et s'y est assise en soupirant. Vêtue d'un long manteau crème et de gants aussi blancs que ses cheveux, elle semblait diffuser une lumière qui flottait autour d'elle comme si elle eût été autre part. Dans sa bulle, plus de son, plus de froid, plus de gravité. A l'extérieur au contraire le monde était bruyant, sale, et dérangeant, j'avais envie de me lover dans sa bulle et de n'en plus sortir. Elle me fascinait et je la dérangeais, je crois. Elle m'évitait du regard, comme embarrassée de cette intrusion dans son espace personnel.
Pourtant j'ai continué à la fixer. Ses cheveux blancs tombaient délicatement surs ses épaules et semblaient s'y mêler, tant celles-ci étaient pâles. La seule rougeur de sa peau se trouvait sur ses pommettes, attaquées par le froid. Elle avait des pattes-d'oies au coin des yeux et quelques rides près des commissures des lèvres. Cet ensemble tenait sur un cou frêle paré seulement d'un pendentif argenté, et l'on voyait des veines bleu roi sous sa peau qui se terminaient plus bas, cachées par un vêtement de laine. Alors seulement on descendait le regard, passant cet habit artificiel, qui finalement ne nous disait pas grand chose sur elle, et le regard tombait sur ses mains. Contrairement à son buste, celles-ci étaient robustes; elles encerclaient sans difficulté la tasse de café chaud et s'y réchauffaient. Les tâches de vieillesse qui parsemaient le dos de sa main couraient le long de ses avant-bras, et encore une fois se réfugiaient sous son habit de laine. Elle a levé la voix, sa façon à elle de héler le serveur, et a demandé : "L'addition, s'il-vous-plaît". Sa voix aussi haute et douce que celle d'une enfant m'est parvenue de façon parfaitement audible. Elle a traversé le mur sonore qui nous séparait et m'est parvenue, me laissant accès l'espace d'un instant à ce cocon voluptueux auquel j'aspirai tant. Elle devait être de trente ans mon aînée, mais je ne voyais pas en elle une mère... Peut-être plutôt une "apparition". C'est ce qu'elle était d'ailleurs, puisque que quelques minutes après son arrivée elle repartait déjà, emportant avec elle cet éclat de lumière qu'elle avait amené.
Une apparition est temporaire, c'est ce qui fait toute a beauté. Je ne la revis jamais.
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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec plaisir votre joli texte, Adèle.
Je profite de mon passage pour vous inviter à un spectacle nocturne : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bonne soirée à vous

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Michaël Artvic · il y a
Une rencontre ...
Jolie texte

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Jean Calbrix · il y a
Un très beau texte ! Bravo, Adèle ! Je clique sur j'aime.