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C’est pas au « foot » qu’on verrait ça !

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Jules Pophilat

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Le Rugby, c’est un drôle de sport... Plein de surprises, et pas seulement parce que ce foutu ballon retombe (presque) toujours du côté où on ne l’attendait pas ! En ce mois de mars 1972 nous avons décidé, mon pote Fournier et moi, d’aller assister à la rencontre France-Galles qui cette année se déroule à Cardiff, à l’Arms-Park. Pas de pot, nous nous y sommes pris un peu tard : pas moyen de trouver un fichu billet d’avion, tout est réservé. Mais c’est pas ça qui va nous décourager. Il y a encore des places sur un Paris-Londres alors, en fin de matinée, nous débarquons à Heathrow. Puis, nous louons une voiture et en route : 250 km, trois heures de route, faut pas traîner mais c’est faisable.
Nous arrivons à temps. L’Arms-Park est au milieu de la ville, au cœur d’un vaste espace piétonnier. Autours : des pubs ; les joueurs gallois en sortent, à pied. Ils gagnent leurs vestiaires, environnés de supporters, certains ont encore un verre de bière à la main. Puis l’équipe de France débarque à son tour, en bus. Jacques a pu se procurer un billet à Paris. Moi je n’en ai pas. Mais, pas de problème, je sais que je peux en trouver un au marché noir, à l’entrée. Jacques gagne sa place : à la sortie, rendez-vous à la voiture. Peu à peu le pourtour du stade se vide. Quelques revendeurs et des retardataires traînent encore : c’est le bon moment, les prix sont au plus bas. Je fais affaire et mon billet à la main je me dépêche d’entrer. Bonne pioche : je suis au milieu d’un grand côté, au dixième rang environ. On pouvait pas rêver mieux.
À peine suis-je assis que le match commence. Les Français se démerdent d’abord plutôt bien. Jo Maso, une de mes idoles du moment a été sélectionné. C’était pas évident : les gros pardessus de la FFR n’aiment pas trop ce type de joueurs inspirés, capables de prendre des risques insensés et, parfois de faire basculer un match sur un coup de folie. C’est ça qu’on appelle le « French flair ». Les pardessus préfèrent les joueurs plus prévisibles, capables, à défaut de gagner les matchs, de limiter les dégâts au niveau du score. On a le rugby qu’on peut... et qu’on mérite ! Alors Maso a été sélectionné au centre, et non pas à l’ouverture, son poste de prédilection. Celui auquel son goût du risque peut donner le meilleur. Mais bon, l’essentiel c’est qu’il soit là.
Justement, et même si les ballons lui arrivent un peu tard, il fait des siennes, allume le jeu et les Français entrent chez les Gallois. Le ballon vole, on ne voit plus très bien ce qui se passe : le jeu s’est déplacé vers l’embut adverse, de l’autre côté du stade. Les Français avancent toujours et finissent par s’écrouler sur, ou peut-être même au-delà, de la ligne de but : essais !! ??? Ç’en est trop, je jaillis de mon siège, les bras levés : « Ouais-ais-ais ! »

C’est à ce moment là que je réalise où je suis assis. Et ben oui, c’est logique, j’ai acheté mon billet à un revendeur gallois : autour de moi il n’y a que des spectateurs gallois. Je suis donc le seul à avoir réagi. Un coup d’œil alentour me le révèle. Debout, les bras encore en l’air, je suis environné de types qui me regardent avec une drôle de gueule. Maintenant tout le monde de ce côté du stade sait qui je suis : un transfuge égaré du mauvais côté et qui n’a pas même la décence de demeurer discret. De plus finalement il n’y a pas essais. Je me rassois mais je sens sur mes épaules le regard lourd de mes voisins.
Dans la suite du match je n’ai plus l’occasion de manifester mon enthousiasme : c’est un mauvais jour pour l’équipe de France et le score final sera sans appel : 20-6. C’est pas la joie. Au fur et à mesure que les points contre « nous » s’accumulent je m’affaisse un peu plus dans mon siège : plus l’moral.
Tout à coup mon voisin immédiat me donne un coup de coude. Qu’est-ce qui se passe ? Je sais, « on » est limite ridicules : il va quand même pas triompher sans vergogne ! Je tourne lentement la tête vers lui. Surprise : il me tend un godet et me montre du doigt un autre spectateur quelques places plus loin : il a une fiole métallique à la main et me fait un signe. Le parfum du gobelet me monte au nez : c’est du whisky. Je bois, rend le verre qui repart de main en main vers son propriétaire, et j’esquisse un geste de remerciement vers lui.
Par la suite d’autres verres me parviendront régulièrement d’ici ou de là, chaque fois accompagnés d’un geste de sympathie. À chaque alourdissement du score mes voisins s’abstiennent de manifester trop vigoureusement leur joie. Je sens chez eux comme une retenue. Certains me regardent avec compassion.

C’est pas au « foot » qu’on verrait ça !

Le match est terminé. Il est temps de rentrer à Londres où l’avion du retour nous attend. Nous grimpons dans la voiture : pas moyen de la faire démarrer. Un type passe qui nous regarde nous débattre avec la mécanique. Il finit par nous proposer de nous aider. Malgré ses efforts la carcasse demeure immobile. L’heure est passée : plus la peine de s’affoler, l’avion est parti. Nous téléphonons au loueur qui nous indique où abandonner la voiture. En route maintenant pour l’aéroport : il faut trouver un billet de retour. Évidemment tout est plein : ceux qui ont rempli les avions à l’aller comptent bien les remplir au retour. C’est légitime !

Et bien ça y’est. On a trouvé : grâce à Jacques qui a des relations dans le milieu, nous avons un passage pour le lendemain. Dans un avion dont les places ne sont pas saturées. Il y a une raison à cela : c’est l’avion de retour de l’équipe de France. Nous allons voyager avec nos héros, plus quelques-uns puisque d’anciens joueurs maintenant à la retraite sont venus accompagner leurs juniors : Gachassin, Crauste et d’autres... Cerise sur la gâteau les commentateurs de la télé sont également du voyage : Couderc et Bala.

Ça aurait pu plus mal se passer.

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Joëlle Brethes · il y a
Je viens de vérifier sur internet... ;-)
Vous allez rire : moi (femme) je me suis lancée, il y a pas mal d'années, dans un récit fictif en utilisant le déroulé d'un match de foot... ;-)

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