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FINALISTE
Sélection Public

« Je m'appelle Elsa. Je vais bientôt avoir 40 ans et j'ai 15 ans dans ma tête.
Deux enfants, une fille, un garçon.
Un mari.
Un boulot, des crédits, une maison.
Par où pourrais-je bien commencer ?
La naissance ? Allez, tout juste ! Allons-y.
10 novembre 1973, 48 heures travail, une césarienne en urgence.
On a tranché le ventre de ma mère en deux pour sortir ce bébé recalcitrant.
Jour de fête ? Non, mon grand-père est en prison, les familles maternelles et paternelles unies auparavant se haïssent.
Pas de fée penchée sur le berceau, mais déjà beaucoup de rancoeur autour de ce bébé.
Petite, je suis très jolie, craquante même.
Je suis née et j'ai tout compris. J'ai 2 ans et je n'écoute que ce que je veux. J'ai compris où j'étais née, je me protège seule. Je suis née et je n'ai rien laché, jamais.
Maintenant je vais avoir 40 ans et je suis fatiguée, alors je raconte, ça me donne de la force. »
Milieu très bourgeois, maison cossue, meubles anciens, les tapis étouffent les pas et les murs étouffent les paroles et les êtres.
Tout est beau de l'extérieur, tout est sombre et malsain à l'interieur.
Elsa a deux ans, elle le sait, c'est pour cela qu'elle n'écoute qu'elle-même. Elle ne prend que le bon et il est rare.
Elle aime regarder son grand-père jouer au billard français. Le bruit de la canne qui tape la boule. Le silence qui précède, il évalue la situation, envisage toutes les possibilités et se décide. 2 clacs s'enchaînent, c'est beau, la trajectoire est bonne. Là il est tranquille, vraiment heureux et paisible.
L'école maternelle est un bonheur pour Elsa, car elle y a son amie, Soeur Marie. C'est sa maîtresse et elle a tout compris. Soeur Marie sent et sait qu'il faut garder le silence dans ces familles là. Alors elle donne tout son amour à Elsa.
« Soeur Marie m'a donné la foi, elle m'a montré qu'on pouvait aimé et être aimé. »
Car tous les autres sentiments qu'Elsa reçoit elle sait que c'est de la foutaise. Sa mère ne l'aime pas, elle l'aime car on doit aimer son enfant, mais son amour est amer, faible, c'est un amour qui souffre.
« Parfois, je me fais penser à un serial killer, le serial killer n'a pas d'empathie, et moi c'est pareil. Je n'ai pas d'empathie pour elle, pour eux. Je fais semblant comme eux, voilà tout. J'ai toujours 2 ans et je sais tout ça. J'ai 39 ans aujourd'hui et c'est toujours pareil, je n'ai pas d'amour pour ma mère. Je l'aime comme elle m'aime, c'est-à-dire je ne l'aime pas. Alors pas facile. Vous vous voyez vous ? Vous dire je n'aime pas ma mère ? Ca fait mal, ça torture, oui c'est ça, ça me torture. »
Quand Elsa a mis au monde ses enfants, elle a su ce que c'était l'amour pour un enfant et elle a su aussi que jamais, jamais, elle n'avait ressenti ce que ses enfants devaient éprouver dans ses bras.
Elsa maman. Elsa est une lionne, quand on s'approche de ses petits elle épie, elle est en alerte. Deux césariennes et 4 heures après Elsa est debout et lave son enfant. Elle le nourrit, le berce. 4 heures, juste le temps pour elle de se remettre et pour son enfant d'avoir faim pour la première fois. La cicatrice tire, on lui dit que son ventre va exploser, mais la lionne grogne et ne lâche rien. Elle sait, elle, que la cicatrice tiendra et elle sait maintenant qu'elle a 2 trésors à surveiller.
« J'ai 38 ans et ça fait 19 ans que je suis devenue lionne. C'est fatiguant mais je ne peux pas faire autrement, c'est inné et je ne peux les aimer que comme ça. Je sais ce qu'il peut exister, je me méfie, je suis sur le qui-vive. Jour et nuit sur le qui-vive. »
Elsa se bat parfois contre elle même. Si elle a une remarque malveillante pour un de ses petits, un signal d'alerte retentit. La lumière clignote, et plouf, elle replonge dans le passé. Elle entend sa mère lui faire des réflexions , elle voit son regard méprisant, elle se rappelle comme ça lui a fait mal. Alerte, alerte, ne fais surtout pas pareil, ça a été tellement douloureux, ça a failli te briser les ailes.
Le plus risible dans tout ça pense-t-elle, ce sont ces coeurs que sa mère lui offre depuis des années.
« Enfin qu'elle m'offrait. J'ai decidé il y a peu d'arrêter cette comédie. Des coeurs, j'en ai reçu de toutes sortes, en fer, en plastique, en parapluie, en dessous de plat et j'en passe... A chaque fête familiale, j'avais droit à au moins 3 coeurs différents ! C'est pas de la veine ça ? Du coeur en plastoque emballé dans du papier cadeau ? »
Elsa l'an dernier a du demander un certificat de baptême. Elsa est baptisée, c'est certain. Ce n'aurait pu être autrement vu les deux familles, il a même du être fastueux ce baptême ! Et bien sa maman a été incapable de lui dire quand et où.
« Normal, m'a-t-elle dit, tu n'as pas à être blessée, les choses qui font mal on les efface... »
« Voilà donc les choses qui font mal on les efface, soit, mais moi Elsa, je suis bien là et j'ai bien l'intention d'être vivante ! »

PRIX

Image de Printemps 2013
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Magalie Simon · il y a
texte emouvant
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Nathalie Delcour · il y a
Merci pour ce moment intense de lecture!
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Jean Marcel Gorol · il y a
cette maman est devenue une vraie lionne pour ses enfants, il y a de quoi quand on lit l'histoire.. une vraie maman.. et bravo à cette maman...très bonne écriture, je confirme...
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Jean Fredu · il y a
Touchant, style incisif!
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Jean Woreth · il y a
je termine la lecture avec des larmes aux yeux , l'histoire est magnifique.
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Alain Vergne · il y a
belle histoire, et quel courage.. une belle leçon de la vie <3.
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Leelou Trami · il y a
touchante histoire j'ai adoré , bonne continuation dans cette passion de l'écriture.
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Anne Laure Courjaud · il y a
merci Elsa... merci aussi pour ces passages "elle m'a montré qu'on pouvait aimé et être aimé." et celui-ci aussi..."Elsa maman. Elsa est une lionne, quand on s'approche de ses petits elle épie, elle est en alerte. " Très belle histoire...très beau moment, du vécu, je suppose...
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Benoit Tallerand · il y a
j'aime beacuoup ce style.
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Helene Dupuis · il y a
j'adore bonne chance :)
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