4
min

Bus n°2857

Image de Pierre87

Pierre87

87 lectures

40

Comment ai-je pu me retrouver derrière ces barreaux rouillés, dans une cellule aux murs suintants d’humidité et qu’une lumière blafarde ne parvient pas à éclairer ? Et comment se fait-il aussi que mes enfants me soient retranchés quand ils me réclament chaque soir depuis six longs jours ? Je me souviens dans les moindres détails cet ultime trajet et de monsieur Blake le chauffeur. Le même qui, douze ans plus tôt, m’avait demandé de ressortir du bus pour avoir commis l’imprudence d’entrer par la porte avant réservée aux blancs. Le court instant où j’ai dû marcher sur le trottoir pour regagner l’arrière du bus, il en avait profité pour démarrer son engin sous mes yeux usés par tant de mesquineries quotidiennes. Oui, je me souviendrai longtemps de ce jeudi dernier.

« Et toi la négresse, bouge tes fesses de ce foutu siège! Tu sais bien qu’il n’est pas pour toi. Vous, les noirs, c’est au fond du bus qu’on vous parque. » Il est dix-huit heures ce premier décembre et un air froid et humide a pénétré les quartiers du centre de Montgomery. Comme toujours à cette heure de pointe, le bus est bondé et je me suis résolue à m’asseoir sur l’unique siège encore libre au milieu du bus. Une place qui ne m’était pas destinée. Aussitôt quelques mimiques agacées m’avaient égratignés le visage, mais sans conséquence. Rien de plus méchant qu’à l’accoutumée. Une place vacante mais pas pour les gens de ma condition. Je l’ai prise tout de même, harassée de fatigue après une si longue journée de travail. J’ai pris place en dépit des menaces révélées par quelques regards obliques en provenance de mes voisins. Ne plus bouger. Se faire toute petite pour se fondre dans le décor étroit de cette énième représentation de la grande tragédie sociale ordinaire. Cet exercice de camouflage nous est devenu quasi-naturel, chez nous autres les ‘negroes’. C’est comme une seconde nature. Un instinct de survie développé au gré des règlements votés par la minorité blanche. Mais là , dans l’environnement exigu du bus et entourée de tous ces visages plus pâles les uns que les autres, se cacher devient impossible. Ne surtout pas ciller à la remarque cinglante du chauffeur afin de ne pas montrer une quelconque faiblesse devant la meute aux aguets. On se croirait dans une partie de chasse à courre où le gibier serait déjà repéré, levé, traqué, harcelé et bientôt sacrifié avant que la curie ne débute. Ce soir, le gibier c’est moi. Vite, fermer les yeux et laisser couler en soi la douce mélodie du banjo en se rappelant les jours heureux où, enfants, nous jouions aux « statues immobiles » dans le parc aux séquoias géants. Malgré mes yeux clos, je devine des regards pleins de mépris s’agripper à moi et glisser haineusement le long de mon corps d’ébène. Pourtant cette fois c’est décidé, je résisterai. Je ferai front à l’obscurantisme idéologique et politique qui souhaiterait me couvrir du linceul de mes illusions de liberté et de fraternité. Pourquoi donc laisserai-je cette place? Elle est ma place tout autant que la leur ! Eux, dont la couleur de peau confère pouvoir et supériorité. Est-ce que je ne respire pas le même air que ma voisine blanche? N’avons-nous pas, elle et moi, la même préoccupation du bien-être et du devenir de nos enfants? Ne sommes-nous pas toutes les deux femmes procréatrices et détentrices du secret de la vie? Nos difficultés comme nos aspirations ne sont elles pas identiques? Ne prions-nous pas le même Dieu et n’allons-nous pas au stade pour supporter la même équipe locale? Certes, à elles et leurs maris les places assises et protégées des intempéries et à nous les gradins à ciel ouvert où nous nous entassons sous un soleil de plomb comme sous la pluie battante. Mais en dépit de toutes ces règles iniques, ne sommes-nous pas tous citoyens du même État américain? Et la rivière Alabama n’arrose-t-elle pas les potagers des blancs comme ceux des noirs?

« Vous n’avez pas bien lu l’écriteau peut-être? A moins que vous ne sachiez tout simplement pas lire ? » J’ouvre les yeux, le bus est arrêté au beau milieu de la chaussée devant l’Empire Theater. Deux officiers de police sont campés devant moi. Tous les regards sont braqués sur la scène. Les uns sont figés de stupeur et traduisent la peur, les autres sont chargés d’une fureur que la bienséance peine à contenir. « Oui, je sais tout à fait lire et cependant je n’ai trouvé que cette place à cette heure de grande affluence ». « Et bien voudriez-vous la quitter immédiatement et nous suivre car vous contrevenez au chapitre six, section onze du code de la ville de Montgomery en matière de ségrégation dans les transports en commun ». La voix de l’agent me semble étrangement diluée et lointaine. Elle est recouverte par une autre voix plus profonde. Tout d’abord murmure, celle-ci se mue progressivement en un grondement sourd que chaque seconde amplifie. Cette impulsion intérieure devient bientôt semblable aux cataractes d’une rivière en furie sortant de son lit. C’est une crue centennale, un débordement qui emporte tout sur son passage. Cette voix s’impose à moi dans toute son autorité et me pousse à crier : « Non , non et encore non car j’existe aussi! » Une sourde stupéfaction envahie les travées du bus. « Non, je ne laisserai pas ma place car elle est mienne autant qu’à d’autres, et cela quelque soit la couleur de peau. Non, au risque de recevoir un déluge d’injures et de coups. Non à cette fatalité qui produit chez nous une résignation silencieuse. Non aussi à l’intimidation gratuite. Et seulement alors, oui ! Oui, car il est enfin temps que tout cela cesse! » Toujours assise, je reprends mon souffle tandis que la respiration des autres passagers est coupée, chacun attendant un hypothétique signal divin afin de s’autoriser à respirer de nouveau. Mes yeux plantés dans ceux de l’agent, les joues en feu, je fais face en sachant bien que ce trajet risque bien d’être mon dernier avant longtemps. Je résiste à l’heure où la meute des chiens se resserre autour de moi et qu’une menace inouïe gronde au dessus de ma tête comme celle d’un orage un soir d’été. Mais à cet instant précis, je pense à mes enfants et aux enfants de mes enfants, si Dieu me prête vie pour les voir grandir, et j’ose esquisser un sourire sans provocation aucune. Je resterai ici quoi qu’il m’en coûte car j’ai le droit de vivre sans craindre l’humiliation. Je resterai assise ici ou ailleurs dans n’importe quel bus du pays, sans avoir à l’avenir, à redouter le pire et sans jamais plus devoir supporter l’opprobre d’être noire.
« Je vous le répète une dernière fois, vous n’avez pas le droit d’être assise dans la zone réservée aux blancs, et puis tout d’abord, veuillez me renseigner sur votre identité .»
Une fierté incommensurable m’anime alors et, soutenant toujours le regard de l’officier, je décline mon nom d’une voix frondeuse mais cependant arrondie par une extrême douceur : « Je m’appelle miss Parks. Miss Rosa Parks.»

Ma rêverie s’interrompt à l’instant où la lourde porte du couloir grince et tourne sur ses gonds trop usés. « Miss Parks, une visite pour vous, c’est l’un des vôtres, un pasteur baptiste installé du côté de Dexter Avenue. Pas plus de cinq minutes.»

« Miss Parks, votre action a fait grand bruit dans tout Montgomery. Notre communauté est prête pour entamer une action de boycott des bus de la ville. Nous représentons plus de la moitié des usagers, ils vont devoir plier face à nos exigences, croyez-moi !»

Je ne peux m’empêcher de sourire à l’écoute de ce sermon. « Vous me paraissez bien fougueux jeune homme ! Commencez donc par me dire qui vous êtes, ce serait une bien meilleure entrée en matière.»

« Oh, mille excuses miss Parks, je manque à toutes mes obligations. Je m’appelle King. Je suis le révérend Martin Luther King d’Atlanta.»

« Et bien enchantée de vous rencontrer monsieur King. Je n’aurais qu’une parole à vous donner révérend : poursuivez avec obstination votre rêve, car ce dernier est aussi le mien et le nôtre à tous. Et ce rêve se résume à un mot : égalité.»

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Très très courts
40

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Yasmine Anonyme
Yasmine Anonyme · il y a
Très belles idées construit si un texte bien structuré. J'aime beaucoup! BRAVO! Une invitation à lire ma ttc en concours. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1
Yasmine

Image de Pierre87
Pierre87 · il y a
Merci pour votre mot attentionné. Oui j'irai vous lire prochainement pour découvrir vos deux oeuvres en compétition.
Image de Dimaria Gbénou
Dimaria Gbénou · il y a
Super bien écrit. Je dis bravo . Et bonne chance. Je donne toutes mes voix. 3+. Pourrais-je vous proposer de voir mes deux oeuvres en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

Image de Pierre87
Pierre87 · il y a
Oui exact! Avec une action que se déroule également dans les années 60. Oui j'irai vous lire très bientôt.
Image de JACB
JACB · il y a
Voilà une belle histoire qui fait écho à une grande et réelle personnalité ! Je n'ai pu m'empêcher de penser à "La couleur des sentiments" de Katheryn Stockett; qui a aussi été mis à l'écran.
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite Pierre ?

Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite qui s'élève contre les horreurs de la ségrégation !
Un grand bravo ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Justice for All” qui
est également en compétition. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

Image de Pierre87
Pierre87 · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire. Ce n'était pas chose facile que de se mettre dans la peau d'une femme noire pour l'homme blanc que je suis! Mais les mots sont venus les uns après les autres. Je suivrai vos mots également dans mes prochaines lectures
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
Voilà un récit en mode hommage rendu à Rosa Parks, qui, dans ce moment fondateur de la lutte des noirs étasuniens est porté avec force et émotion à travers son personnage. Pour ce très bon et très fort moment de lecture, voici mes voix.
Image de Anne Marie Menras
Anne Marie Menras · il y a
L'histoire de Rosa Parks illustre parfaitement par son action l'Article 1de la Déclaration universelle des droits de l'homme :
"Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité." Mes *****voix.

Image de Pierre87
Pierre87 · il y a
Merci et bonnes lectures en perspective! J'avoue que je n'ai pas encore trouvé le temps et le courage de lire l'intégralité des textes proposés.