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Bus 96 direction Porte des Lilas

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BonnyBanana

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14H02. Je descends du train à la gare Montparnasse et me dirige vers l’arrêt du bus 96 direction Porte des Lilas. J’ai hâte de retrouver Sophie, une vieille amie que je n’ai pas vue depuis des siècles. Le chauffeur démarre et commence son éternel itinéraire.
Il doit connaître le trajet par cœur. « Est-ce que les chauffeurs de bus changent de numéro souvent ? conduire sur une nouvelle ligne c’est peut-être comme une promotion ? ». Je suis perdue dans mes pensées inutiles quand le 96 remonte la rue de Rennes.

On passe devant la boutique de prêt-à-porter masculin et là soudainement tu es là. Je te revois. Ce jour où tu m’as demandé de venir pour te conseiller sur ta tenue avant ton grand entretien. J’étais tellement fière que tu t’en remettes à mon opinion pour un choix si important. Je me souviens comme j’étais investie dans ma mission. Nous avions passé tous les costumes en revue et essayé tous les styles. Tu étais un peu mon « pretty man ». Pourtant je déteste le shopping mais pour toi j’aurais fait n’importe quoi. Et puis tu avais décroché le job. Je me considérais comme une petite partie de ta réussite. Je me demande si tu penses encore à moi ?

Tiens on arrive devant le cinéma à Odéon, notre premier rendez-vous « officiel ». Le soir où on a franchi le stade d’amis à amants. Je te revois devant le cinéma avec tes 2 tickets pour Star Wars, et moi arrivant avec 12 minutes de retard, précisément calculées. Après le film, on a pris un verre au Mabillon. J’ai bu un Martini et tes paroles sur la saga de Georges Lucas. Puis on est allés écouter du jazz au Caveau de la Huchette. C’était ringard, il y avait plein de touristes mais moi je me croyais dans un film de Woody Allen.

Le bus continue son trajet et moi le fil de mes souvenirs. C’est fou comme chaque lieu me rappelle un peu de notre histoire. On arrive sur l’île de la Cité. La cathédrale Notre Dame, dressée au-dessus de la Seine. Tu m’avais promis qu’on la visiterait ensemble. Tu connaissais une entrée secrète pour la visiter la nuit. Tu avais déjà été arrêté pour ça mais tu voulais me montrer. Moi je t’aurais suivi dans n’importe quelle bêtise, je n’avais peur de rien quand on était ensemble. Et puis tu ne l’as pas fait. Tu m’as larguée pour une autre... Je t’en veux tellement. Peut-être que tu as finalement rôdé avec elle dans la cathédrale ? Mais tu as forcément pensé à moi si tu es allé là-bas.

Je suis surprise. C’est étrange la façon dont ma mémoire peut réécrire l’histoire. Comme la tristesse du passé se transforme en d’émouvants souvenirs. J’ai rebooté le disque dur des mauvais chapitres, des heures où j’ai pleuré quand tu m’as quittée comme une nulle. Tu es parti comme ça, sans préavis, pas de négociation, c’était fini. J’ai oublié toutes ces soirées ou je t’imaginais dans ses bras, celle qui m’avait volé mon amoureux. Mais qu’a-t-elle donc de mieux ou de plus que moi ? Qu’est ce que j’aurais dû faire pour te garder ?

Quoiqu’il en soit, personne ne me prendra notre histoire, nos moments, nos baisers. Je sais comme tu m’as désirée et aimée. Même si tu te convaincs du contraire, c’était mieux avec moi qu’avec cette nouvelle conne. Je me réconforte comme ça.

Le bus remonte la rue Oberkampf. Je n’aime pas trop ce quartier. Voilà le little red door, ton QG avec tes potes. Combien de fois je t’ai imaginé sortir des bars à 2 heures du matin, complètement « embièré » et peut-être embrasser des pimbêches éméchées... est-ce que tu y passes encore ? Impossible depuis que l’autre idiote t’as mis le grappin dessus. C’est d’ailleurs là que tu l’as rencontrée. Mes soupçons n’étaient pas si infondés. Elle ne doit pas vouloir retourner sur les lieux de son pêché cette traîtresse ! Tu dois avoir une petite vie bien monotone aujourd’hui. Elle n’est pas du genre à te laisser sortir avec tes amis cette petite morveuse. Comment on peut dire je t’aime à quelqu’un et finalement partir avec une autre. Et elle ? Il ne faut avoir ni âme ni conscience pour piquer le mec d'une fille.

Station Pyrénées. Je décide de descendre pour remonter le temps. Sophie peut bien attendre un peu. Je replonge avec nostalgie dans notre passé à deux, ma vie avec toi. Je retrouve les commerçants du coin, le franprix, la boulangerie qu’on adorait, le café des Ours où on sortait le soir, et puis cette petite impasse où on avait bravé les marches et la nuit de notre amour.
Je traverse la place Gambetta. Tiens la fontaine ne coule plus ? J’aperçois notre ancien appartement. Je regarde les fenêtres du deuxième étage. Notre cocon de vie de couple avec parquet et moulures au plafond... je me revois t’attendre derrière la vitre. Tu sortais du métro et tu levais pas la tête. On se faisait un signe de la main et tes lèvres m’envoyaient toujours un message, c’était idiot mais ça nous faisait rire. Je chérissais tellement ses petits moments. C’est fini. Tes yeux sont pour une autre.

Je tourne à droite. Je surveille Victor qui marche devant moi. C’est seulement après la rupture que je me suis aperçue que j’étais enceinte. Ce jour où tu n’as pas pris la peine de répondre à ton téléphone, moi je n’ai pas pris la peine de rentrer dans la clinique. Tu n’avais qu’à t’exprimer. J’ai respecté ton silence, alors respecte ma décision. Même sans toi à mes côtés, je te voulais encore, et je t’ai eu. Chaque jour tu apparais dans son sourire, ses expressions, sa façon qu’il a de froncer les yeux quand il rit. Comme toi, il aime beurrer ses tartines et rajouter du chocolat dessus (mais qui aime ça à part toi et ton fils ?!. Tu es là, à travers lui, tout le temps. Tu me manques.

J’arrive à l’entrée du Cimetière Père Lachaise. «  Tu viens chéri, on va voir papa ? »
Je dépose une fleur sur ta tombe. Ce qui est bien depuis que tu es avec l’autre, c’est que je pourrai t’aimer éternellement, à la vie à la mort.
Bonne Saint-Valentin mon amour.

PRIX

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RAC · il y a
Vraiment poignant, ça pique les yeux... A+
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Maud Garnier · il y a
Une belle histoire prenante avec une chute surprenante... j'aime beaucoup
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Zouzou · il y a
+5 pour cet itinéraire d'un homme ordinaire...
Je concours avec Les liaisons miraculeuses ' si vous aimez...

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Mireille Bosq · il y a
Votre texte pourrait presque s’appeler "Résurrection" triste et fantasmagorique. je vote +5 pour vous garder le moral! moi, c'est "Palimpseste"
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Linotte · il y a
Belle recherche du temps perdu...je vote.
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ARAR71 · il y a
Très agréable à lire de par la qualité d'écriture et le côté émouvant du récit. Construction en flashbacks alternés originale, donnant un rythme au récit en phase avec la progression du bus. Je vous donne toutes mes voix. Si ça vous dit d'aller lire ma prose, rendez-vous à (https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/8h08-14h14-1) .
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Elisabeth Marchand · il y a
+5 pour l'itinéraire nostalgique...
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Ginette Vijaya · il y a
Bravo pour la fin !
L"intrigue est une visite des lieux nostalgiques de votre amour . Votre écriture est touchante. . Une sorte de pèlerinage !

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BonnyBanana · il y a
Merci pour votre commentaire encourageant
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Vinvin Vinvin · il y a
Touchant !.