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Qualifié

— Monsieur ! Monsieur ! Vous m'entendez ?
La voix d'Yves était montée si haut que l'homme en tenue de travail verte ne put que l'entendre.
— Oui ?
— Excusez-moi de vous déranger. À quelle heure ouvrez-vous les grilles, s'il vous plait ?
— Pas avant une heure. Pourquoi ?
— J'aurais besoin de me rendre sur une future tombe... Je veux dire... sur une tombe à venir. Vous creusiez un trou, n'est-ce pas ?
— Oui. Nous attendons un corps qui arrivera dans l'après-midi. Que... Que puis-je faire pour vous exactement, monsieur ? J'ai du travail, vous savez !
— Oui. Excusez-moi. J'aimerais voir l'endroit où sera enterré cet homme cet après-midi.
— Dans ce cas, revenez tout à l'heure, au moment de l'enterrement !
— Je ne pourrai pas.
Yves n'eut pas le temps d'en dire davantage puisque son téléphone sonna à en faire trembler les morts. Un prélude de Bach. Récemment téléchargé avec l'aide de son fils et qui lui servait à présent de sonnerie.
L'homme en vert souffla et s'éloigna aussi sec, probablement ravi de cet interlude musical.
— Ne hurle pas, Jean-Jacques. J'ai eu un problème avec ma voiture. Avec ce froid, elle a refusé de démarrer. Mais je suis en train de m'en occuper. Je serai au dépôt d'ici une demi-heure. C'est bien le bus 27 que je conduis aujourd'hui ?
— Magne-toi ! On t'attend ! hurla seulement son patron.
Puis il raccrocha.
Yves avait donc très peu de temps, il lui fallait faire vite. Il brailla de nouveau à s'en casser la voix.
— Monsieur ! Oh ! Monsieur ! Je vous en prie, revenez. Je dois vous expliquer. Je ne partirai pas avant d'être entré. C'est si important pour moi. S'il vous plait !
Le fossoyeur posa sa large pelle d'un geste brusque et revint d'un pas tonique vers cet étrange visiteur.
— C'est pas fini ce boucan ? Qu'est-ce que vous me voulez à la fin ? Revenez cet après-midi ! C'est pas possible, ça ! Jamais vu quelqu'un qui voulait voir un trou. Et aller voir un psy, vous y avez pas pensé, non ?
— Écoutez, monsieur. Vous m'avez l'air d'être un homme charmant, répondit Yves. Je suis sûr que vous allez comprendre. Voilà... Je n'ai que quelques minutes pour aller voir l'endroit où sera enterré monsieur Gutierez. Après, je dois me rendre au travail. On m'attend.
— Qui était-il pour vous au juste ?
— C'est... Pauvre homme... Tout jeune papa... C'est... horrible.
— Quoi ? s'impatienta le fossoyeur
-—Je ne l'ai pas vu traverser. Je ne pouvais pas le voir. Il était hors des clous et une dispute éclatait dans mon bus. J'ai regardé dans le rétro intérieur ce qui se passait et... Je ne l'ai pas vu...
Yves ne put contenir un sanglot, puis des larmes glissèrent jusqu'à ses lèvres.
— Je m'appelle Gérald, dit le fossoyeur. Tenez, prenez ce mouchoir.
Il lui tendit un mouchoir en papier puis sortit de sa poche une grande clé qu'il inséra dans la serrure de la grille. Son geste était empressé, maladroit. Puis il invita Yves à le suivre.
Tous deux s'engagèrent sur l'allée principale puis tournèrent immédiatement à droite. Un trou énorme et profond s'imposa à eux.
— C'est ici que nous enterrerons le cercueil de monsieur Gutierez . Il reposera là.
Yves se tint immobile quelques instants et, dans un nouveau sanglot, dit à Gérald :
— Merci. Infiniment.
— Allez. Il faut partir maintenant. Si je me fais surprendre à vous avoir laissé entrer, je risque ma place, moi ! Mais... dites-moi une chose: pourquoi était-ce si important pour vous de voir où il sera ?
— Parce que je reviendrai. Lui expliquer pourquoi je ne l'ai pas vu. Et lui demander pardon.
Yves posa chaleureusement sa main sur celle de Gérald, puis sortit du cimetière. Avant d'atteindre son véhicule, Bach et son piano se mirent à s'exprimer de nouveau.
— Qu'est-ce que tu fous, bordel ?
— J'arrive, Jean-Jacques. Dans dix minutes à peine, je démarre le 27.
— Tu démarres rien du tout. Les flics t'attendent, tu le sais bien. Tu es sous contrôle judiciaire maintenant. Allez, fais pas le con. C'est un homicide involontaire ; la justice sera clémente, tu verras.
— Peut-être. Ça m'est égal. Ma prison à moi, elle sera à vie désormais.

PRIX

Image de Printemps 2019
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De margotin · il y a
Très belle
Je vous invite à découvrir douce hirondelle.

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Christopher GIL · il y a
Belle histoire, avec un sujet de fond lourd : peut-on se pardonner un tel acte, même "involontaire" ? Toutes mes voix pour ce texte!
j'ai également une histoire à lire si cela vous tente!

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Daniel Nallade · il y a
Une histoire dramatique, une belle écriture !
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Gérard Aubry · il y a
Un homme et son remord! Triste, triste, triste! Peut-être nous, un jour! G.A.
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Keith Simmonds · il y a
Une plume fascinante pour cette œuvre émouvante, Karine ! Mes voix !
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Samia.mbodong · il y a
On comprend au fil du récit, c’est bien construit et dynamique.
Ce chauffeur est bien trop speed, trop de choses à faire, j’ai déjà connu ce genre de situation où des gens confrontés à un décès restaient à fond dans leurs activités. Une sorte de surmenage, j’espère que son patron va lui donner des jours de décompressions.
Merci et bravo d’avoir abordé ce problème de si belle manière.
J’ai aimé
Samia.

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Guy Bellinger · il y a
Un instant d'inattention et c'est une double tragédie : l'une frappe la victime et ses proches et l'autre affectera l'auteur de l'homicide jusqu'à la fin de ses jours. Car, même involontaire, il ne se le pardonnera jamais, cet homicide.
L'idée est amenée avec subtilité (la surprise finale) et force le désarroi bien rendu de cet homme). En somme, du pathétique sans sensiblerie.

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JD Valentine · il y a
Un moment d'inattention et votre vie bascule. Un texte fort et bien écrit . Mes voix Karine.
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dud59 · il y a
vivement que toutes les voitures aient le radar avec freins automatiques, ça éviterait pas mal d'histoire comme celle-ci, je vote
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59 avec 3 nouveautés

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Alice Merveille · il y a
Un sujet pas banal qui percute par des dialogues très efficaces... Toutes mes voix Karine !
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