Burn out

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J’écris le soir. Quand mes enfants, mon mari ne savent plus qui je suis. J’écris quand mon ciel se déchire. Quand les mots se sont imposés toute la journée, m’ordonnant de répandre leu  [+]

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Hier matin, j’avais rendez-vous à l’hôpital pour passer un EEG (électroencéphalogramme), je précise parce que l’écart est mince avec l’ECG. Mais mon cœur va bien, lui.

À 8h02 précises, je me suis donc présentée aux admissions, pour un rendez-vous prévu à 8h15. Ma ponctualité cachait sûrement une certaine appréhension. J’ai pris un ticket au distributeur comme au supermarché en me demandant bien ce que j’avais fait de ma liste de courses. « Numéro dix-huit. Seize personnes avant vous. » J’ai eu un vertige en réalisant que si j’étais arrivée quelques minutes plus tard, je me serais retrouvée derrière une file de cinquante personnes. Bref, au terme de ce parcours administratif, j’étais au rendez-vous en neurologie. J’ai chassé de mes pensées le souvenir de ma semaine passée dans ce service en 2001 aux côtés d’un vieillard en fin de vie. Je devais rester positive et concentrée sur mes paroles.

L’infirmière, persuadée de me connaître, envisageait toutes les possibilités sur nos hypothétiques lieux de rencontres. Je ne pensais pas la connaître, je n’ai pas osé la vexer et j’ai entretenu son doute, lâchement. Elle m’a expliqué qu’elle allait enregistrer l’activité électrique de mon cerveau. Je lui ai expliqué que j’étais sceptique sur l’activité de mon cerveau à 8h00 du matin, même électrique. Elle a insisté. Je ne l’ai pas contrariée, une fois de plus. J’ai toujours une certaine appréhension à contredire les personnels de santé. Ils pourraient se venger en me diagnostiquant une maladie incurable, ce serait tellement facile. Alors j’ai acquiescé et je l’ai sentie rassurée. L’examen s’est déroulé et elle avait l’air satisfaite de son travail. Mon médecin allait être informé des résultats par fax après analyse par le neurologue.
— La piscine, dis-je, on se connaît de la piscine... les enfants... le mercredi.
— Oui bien sûûûûr ! C’est ça ! dit-elle soulagée. Elle allait même faxer elle-même les résultats, ce serait mieux. Je ne lui ai pas dit que je savais déjà que tout allait bien, mais je l’ai remerciée chaleureusement puisque nous n’étions plus des inconnues maintenant. Reconnaissante, qu’elle n’enchaîne pas sur les exploits sportifs de ses bambins.

Mon cerveau s’est bloqué il y a trois semaines, mais aujourd’hui, ça va. Je le connais bien ce vilain. Il s’est débranché une fois en 2001. Il a envoyé un message clair à l’époque et depuis je l’ai écouté scrupuleusement. Stop, me dit-il de temps en temps. Arrête de gamberger, de faire des plans, des plannings, des listes, des prévisions, des anticipations, j’en ai marre, stop ou je m’en vais. Fie-toi à ton instinct, écoute ton cœur et ton corps ; alors j’y prends garde. Mais dernièrement, j’ai cru le berner, il se faisait plus discret. Ou alors, c’est moi qui avais juste envie de prendre le large...
Il faut dire que beaucoup de choses s’en vont dans ma vie ces derniers temps : des amis, la maison de mon enfance, mes projets de reconversion... Tout s’en va. Je me perds un peu en laissant les murs de mon passé, j’abandonne mon grenier empoussiéré de souvenirs charmants, mon jardin qui fut si longtemps ma forêt enchantée. J’enterre mes amours de jeunesse, les trahisons du passé. J’enfouis sous terre les cadavres de ma vie. J’y laisse un peu de mon âme.

Mon arbre s’en va avec le reste. Là-haut, sur la canopée, j’entendais tout, je voyais tout, je sentais tout, à l’abri du monde. Mon néflier était à ma taille. J’attrapais la première branche accessible en sautant d’un bon fabuleux, puis surélevais ma jambe gauche qui se glissait sous la branche à ma taille même, accédais au niveau supérieur pour m’élever au sommet et le monde m’appartenait. C’est ce refuge que je perds, c’est un peu de moi qu’on détruit. Encore aujourd’hui, c’est dans mon arbre que je me réfugie. Le vent me berce dans ses branches majestueuses.

Chaque coin de la maison, chaque grincement de parquet, chaque odeur me sont familiers. Je me rappelle mes glissades sur les carreaux des serres, les poursuites en chariot, les cavalcades effrénées. Les fugues au fond du jardin que personne ne remarquait. Les cachettes innombrables, les projets fabuleux, les aventures sans cesse renouvelées.

Un jour, je n’y penserai plus ; les contours seront devenus flous, mais l’odeur de serres, les plantes et l’humidité mélangées à la tourbe, viendront réveiller mes souvenirs. Alors de nouveau, je monterai dans mon arbre et j’y serai bien.

C’est ce que je me suis dit sur le chemin du retour au parking. J’ai aussi pensé qu’il allait falloir revenir au travail et faire bonne figure. Raconter mes mésaventures et rassurer tout le monde. Leur dire que tout allait bien maintenant. Que les choses étaient revenues en ordre. Et de nouveau, je savais qu’en pensant ça, mon cerveau me dirait « mais t’as rien compris alors, badoule, pars, sauve-toi avant de crever ». Une fois de plus, j’étoufferai ma petite voix intérieure. En attendant le prochain bug.

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