Bunker 2

il y a
3 min
1 770
lectures
27
Qualifié

Une île de caractère au milieu de la Méditerranée, sous le soleil, au bord de l'eau fraîche et salée. Le libecciu souffle sur le maquis, sur le lentisque et le cédrat. Du haut des monts Padro  [+]

Image de Été 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Je n'avais jamais cru aux miracles jusqu'au 2 juin 1994. Je courais quotidiennement sur les plages du débarquement, avec pour objectif une place sur le podium du prochain triathlon régional. Ce soir-là, je longeai Juno Beach, et tentai seule la longue remontée de sable jusqu'au bunker D666 de la DCA allemande. On disait qu'il valait mieux éviter d'y pénétrer. Les ravages du temps et des éléments avaient rendu l'édifice dangereux. Un trou avait été découpé dans les vieux barbelés rouillés entourant le blockhaus. N'écoutant que ma curiosité de flic, je me glissai dans le Bunker à la lumière de la frontale.


Alors que j'imaginai les combats, les cris, le tir des mitraillettes, je franchis une fissure. Derrière la paroi, une lumière éclairait un long bureau, sur lequel du matériel radio et des cartes étaient installés, ainsi qu'une vieille machine à écrire. On entendait le ronron d'une batterie. Quelle visite étrange ! Cette pièce ouvrait sur un petit escalier qui remontait vers l'autre côté du bunker. En gravissant les dernières marches, je vis un homme fumer, songeur, face à la mer. Je distinguai son uniforme gris de soldat allemand malgré la pénombre. Surpris dans sa rêverie par un visiteur nocturne, il se retourna vers moi. Mon accoutrement de sportive le surprit. Le jeune soldat me salua en soulevant sa casquette. Son français était impeccable et je crus presque à un jeu de rôle organisé par une troupe de théâtre. Il se présenta. Il s'appelait Werner. Au fil de notre échange, nous comprîmes que notre rencontre était un combiné de miracle et de faille spacio-temporelle. Il n'y eut ni méfiance ni effroi entre nous. Juste une curiosité bienveillante. Était-ce là le premier miracle ?


Lorsque Werner me vit frissonner, il me proposa un schnaps à l'intérieur. Je me retrouvais soudain dans un bunker du mur de l'Atlantique, trinquant avec l'occupant, le soir du 2 juin 1944. Mais à mesure que j'écoutais l'histoire de Werner, l'inquiétude surgit à l'idée de ne plus pouvoir revenir en arrière. Werner avait lui aussi remarqué la fissure qui courait le long du mur. Alors que nous examinions la lézarde, mon bras, puis mon corps tout entier put se glisser dans cette faille, tel un passe-muraille. Mon passage vers 1994 était là. Je pris congé à l'aube. Werner me retint par le bras et me fit promettre de revenir.


Le lendemain soir, Werner m'attendait, cigarette à la main, en admirant les vagues. Il avait dû réfléchir toute la journée à la visite de cette femme étrange venue du futur. Il tenta de me questionner, mais comprit rapidement les raisons de mon silence. Nous étions à quelques heures du plus grand débarquement humain jamais connu, et je refusais de créer encore plus de tumulte dans cette incongruité du temps. Oh, j'aurais tant aimé lui parler du monde d'après ! Ces heures précieuses que nous partagions Werner et moi, nous devions nous en contenter, sans chercher à perturber le destin. Il soupira et me confia son pessimisme sur l'issue de la guerre. Il avait une femme et un fils, à Mayence, et espérait les retrouver. Je le quittai au petit matin et là encore, il me saisit le bras. Contre toute attente, Werner approcha son visage du mien et m'embrassa. Était-ce là un autre miracle ?


Le dernier soir, les plages furent envahies par les préparatifs des commémorations du débarquement. J'eus toutes les peines du monde à parvenir au bunker. Essoufflée, je franchis la faille et pénétrai dans le local radio, vide. Une lettre était posée sur le bureau, à côté de l'encrier. Une fine écriture recouvrait l'enveloppe qui m'était destinée. Pour Évelyne Larsonneur. Après tous ces miracles, la tristesse s'empara de moi à l'idée d'avoir perdu mon cher soldat. Dans sa lettre, Werner avait glissé sa photo, l'adresse de sa famille, ainsi que le nom de son fils. Une longue lettre relatait le bonheur de m'avoir rencontrée et sa crainte de ne pas survivre à ce conflit terrible. Il me suppliait pourtant de me rendre à Mayence pour le retrouver.



Je reconnus les traits et la blondeur de Werner sur le visage de ce jeune homme qui m'ouvrit sa porte, en Allemagne, quelques jours plus tard. J'avais recherché Werner, puis son fils et enfin Karl, son petit fils, dans un périple miraculeux entre Caen et Berlin ressuscitée. Werner n'avait pas survécu au 6 juin 1944. Si la providence s'était montrée clémente, il aurait atteint aujourd'hui l'âge d'un vieux sage. Karl m'offrit un verre de schnaps. Je sortis l'enveloppe de Werner. « C'était un magnifique soldat. Vous croyez aux miracles ? » me demanda le jeune homme, ému, en regardant la photo du grand-père. Karl me suggéra de visiter Berlin. Son sourire, qui me rappelait tellement celui de Werner, me persuada de rester quelques jours de plus. Il tomba amoureux de moi. Et moi de lui. Et je lui répondis que « oui, je croyais aux miracles ».
27

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Sylvain Dauvissat
Sylvain Dauvissat · il y a
Texte délicat où vous ne prenez pas de pincettes avec l'Histoire et les ressentiments laissés par l'occupation. Vous le faites afin que vos personnages nous donnent une leçon d'humanité. Il y a quelque chose de né en 17 de Goldman.
Image de Christopher Olivier
Christopher Olivier · il y a
Joli texte
Image de François B.
François B. · il y a
Une histoire très agréable à lire, qui a beaucoup de charme, peut-être parce qu'il émane des personnages une certaine maturité, une forme de sagesse, qui rend leur relation naturelle et « simple ».
A nouveau je me permets de vous inviter à lire un de mes textes : Les disparus de la rue Norvins ; vous comprendrez pourquoi... Mais à nouveau, pas d'enjeu et pas d'obligation

Image de Maryvonne Chevite
Maryvonne Chevite · il y a
Joli texte …j’aurais bien aimé moi aussi qu’il soit plus long !
Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
J"aime bien ce voyage dans le temps...
Image de Élise Marie
Élise Marie · il y a
Une belle histoire à travers le temps, mais comme j'aurais aimé qu'elle soit plus longue ! Une nouvelle, un roman ? Suffisamment de ligne pour laisser les personnages s'attacher, se découvrir et aller à la rencontre de ce choc des cultures... Une histoire riche avec tellement de potentiel ! Mon soutien !
Je vous invite également à lire mon texte en lice pour le défi des 72h, si le cœur vous en dit. La mort de Narcisse (Élise Marie)?all-comments=1&update_notif=1625735035#fos_comment_4940842

Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Très beau texte que je viens de découvrir. La fin est romantique, l'amour n'a pas d'âge mais un visage :)

Vous aimerez aussi !

Très très courts

La coiffeuse et le gynéco

Meij Gueï

Vous avez raison, le titre de cette histoire n’est pas très sexy, on aurait du mal à en faire un Disney ou un Pixar. Pourtant ne vous méprenez pas, c’est une belle histoire d’amour, de celles ... [+]