Bulle de champagne

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Finaliste
Jury
Image de 2020
Image de Très très courts
Le réveil sonne, toujours à la même heure.
Louise l’éteint d’un geste fluide. Pas aujourd’hui. Elle veut dormir. Elle n’ira pas bosser, elle a prévenu.
Elle sent son mari qui bouge, reste immobile un instant, est-ce qu’il la regarde ? Puis il se lève, il doit avoir l’impression de faire ça discrètement, il doit croire qu’elle s’est déjà rendormie. Elle l’entend faire du café avec toute la maladresse des gens qui essaient de faire les choses en silence.
Elle ne bouge pas, les yeux clos. L’eau boue en une rumeur lointaine. Elle écoute les petits bruits familiers de l’appartement. L’eau dans les tuyaux, le frigo qui ronfle, le parquet qui craque chez les voisins qui commencent à se réveiller, la petite du dessus qui réclame encore des gâteaux au petit-déjeuner, le veilleur de nuit qui, lui, rentre du boulot quand tous les autres s’éveillent.
Rien n’a changé, tout fonctionne comme une machine bien rodée. Rien n’indique la moindre différence dans sa vie. Elle commence à sentir l’odeur du café.
C’est là que ça change, un peu. D’habitude, elle se lève, elle prépare les toasts, elle déjeune avec son mari, elle s’habille rapidement et file au travail, toujours avec quelques minutes d’avance. Elle serait déjà en train d’enfourcher son vélo, d’ajuster sa capuche, de serrer le bas de son pantalon et de filer sur la route familière.
Là, c’est comme quand elle est malade. Elle sent le café, les toasts. Son mari va lui en apporter, sur un petit plateau, avec un jus de fruits s’il en reste au frigo. Puis il partira lui aussi, il ira prendre la voiture parce qu’il travaille loin, et il rentrera fatigué de sa journée et de la route. Et elle ? Elle ne sait pas. Quand ce n’est pas trop grave, elle prend son temps, se repose, prend ses médicaments et s’habille puis fait un peu de repas, un brin de mélange. Quand elle est trop malade, elle reste longtemps au lit, avale les médicaments et mange à peine, et le soir, c’est lui qui prépare le dîner.
Oui, mais elle n’est pas malade.
C’est différent. Ça ne ressemble à rien de connu. Elle n’est pas malade, elle n’a rien, rien du tout. Elle a juste un creux, un creux béant, énorme, là, au cœur. Ce n’est pas elle qui est malade.
Ce n’est pas elle qui est morte.
C’est Laure qui est morte. D’un coup. Parce que Laure a toujours voulu être une bulle de champagne, et une bulle de champagne, ça pétille, ça rit, ça danse, mais ça ne va pas se préoccuper pour un coup de fatigue, pour une petite douleur inhabituelle, pour des histoires de contrôle et de prévention alors qu’elle va bien. Elle allait toujours bien, toujours pimpante, toujours souriante, jamais un pli de fatigue sous les yeux, jamais un mot moins enthousiaste que l’autre. Oh, la la, si on devait toujours s’écouter, hein, on n’ferait rien ! Alors elle faisait, beaucoup, tout le temps, elle ne s’arrêtait jamais de pétiller.
Et hier, elle a éclaté.
La petite bulle a eu un malaise, un matin, au boulot, en plein milieu de l’open-space. Chambardement, panique, urgences. Elle n’a rien dit à personne. La bulle de champagne avait fait un malaise vagal, d’après elle. Rien de grave, un coup de fatigue !
Un éclat de rire et elle a repris le boulot. Elle ne l’a dit à personne au travail, elle ne l’a dit à personne dans sa famille, elle ne l’a pas dit à Louise.
Tumeur maligne, prolifération rapide, cancer du sein. Vous ne vous êtes pas faite dépister ? Non, jamais, pourquoi ? Silence.
Laure était condamnée, et personne ne l’a su. Elle a posé des congés, elle a dit qu’elle partait en Espagne, elle a ricané sur les beaux latinos qu’elle allait croiser, et puis disparition.
La bulle a continué à filer, doucement, de plus en plus doucement, jusqu’à éclater, seule, dans sa chambre d’hôpital où elle ne voulait pas qu’on vienne la voir.
Laure n’a pas pu lui dire au revoir. La dernière fois qu’elle l’a vu, c’était autour d’une table basse en mangeant du guacamole et en parlant garçons et maillots de bains. Bien sûr, c’est plus sympa que les larmes, la main tenue, les regards qui fuient et se raccrochent. Mais ce n’est pas un au revoir. C’est une esquive.
Alors Louise pleure, seule sous les draps. Elle serre les doigts sur une main invisible. Elle ne peut pas lui en vouloir, c’était sa façon de faire, d’être, elle aurait détesté qu’on la voie, blême, en chemise, dans un lit d’hôpital, perfusée, la totale.
Mais elle sent ce gouffre, brûlant et glacé, dans sa poitrine.
Laure est partie. Emportée sans qu’on le sache, parce qu’elle n’avait pas voulu voir, puis n’avait pas voulu laisser voir.
Comme un numéro de disparition, mais sur scène, il n’y a plus personne à applaudir. Le numéro est trop triste. On voulait un rappel. C’est raté.
Louise s’enfonce dans l’oreiller, remonte la couette. Ce n’est pas elle qui est malade, mais elle souffre quand même. Elle ferme les yeux. Si au moins le sommeil revenait...
Elle pose la main sur sa poitrine. Le cœur, le cœur et les jolies courbes qui l’enrobent. Rondes et douces, et enivrantes comme des bulles de champagne.

Laure n’a rien dit.
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Isabelle Lambin · il y a
Laure est touchante dans sa rage de vivre. Elle aimait la vie, trop peut-être, jusqu'à la perdre.
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Mathilde Roger · il y a
Merci.
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Fred Panassac · il y a
Un texte qui vous agrippe le cœur !
Si triste et si beau !

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Mathilde Roger · il y a
Un grand merci !
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Marie Claire Suarez · il y a
Texte sensible. La douleur et l'incompréhension de Louise n'a beaucoup touché quant au courage de Laure de vivre jusqu'au bout comme elle a voulu est poignant.
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Mathilde Roger · il y a
Merci, j'espérais faire passer ces sentiments.
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Julien1965 · il y a
Je découvre ce très beau texte avec beaucoup d’émotions. Une bulle de Champagne qui se cache, qui tire sa révérence avec élégance et qui laisse un grand vide.
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Mathilde Roger · il y a
Merci beaucoup !
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M. Iraje · il y a
D'une infinie douceur.
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Mathilde Roger · il y a
Merci !
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François B. · il y a
Une façon originale de traiter le thème (le début nous prend à contre-pied), mais surtout un texte très émouvant
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Mathilde Roger · il y a
Un grand merci !
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Randolph B. · il y a
Tout à fait sincèrement, je trouve votre texte délicat, pudique, et intense à la fois. Bonne finale ! Si vous voulez découvrir et soutenir mon texte, "Ressource", ce serait un plaisir !
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Mathilde Roger · il y a
Merci et bonne finale à vous !
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Randolph B. · il y a
Merci pour vos vœux de bonne finale, j'espère que vous viendrez lire mon texte !
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Jeanne · il y a
Une Bulle de champagne rosé qui pétillait, joyeuse, légère, insouciante, s’est laissée porter au fil du courant, au gré du vent, de l’air du temps, emportée par le tourbillon de la vie, s’est laissée dépasser par le cours des événements... par pudeur a préféré se taire, taire son mal, s’isoler dans son silence, telle une étoile filante s’en est allée rejoindre les étoiles du ciel. Un bouquet de roses cœurs et tous mes vœux Mathilde pour la suite des événements.
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Mathilde Roger · il y a
Un grand merci pour ce beau commentaire !
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Léonore Feignon · il y a
Bonne finale pour votre texte !
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Mathilde Roger · il y a
Merci !
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Françoise Desvigne · il y a
Bonne finale Mathilde !
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Mathilde Roger · il y a
Merci !