Brumes

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J'offre à votre regard quelques-uns de mes textes écrits au fil de la plume en ateliers d'écriture. Ils explorent des univers très différents. Chaque semaine vous pourrez faire de nouvelles  [+]

Image de Hiver 2021
Je me rappelle un long paysage et une brume tenace. Au loin, le bruit d’un train. Je viens de passer une nuit glaciale dans ma voiture ; deux enfants dorment à l’arrière, je leur ai laissé les maigres couvertures. Je suis payé pour faire passer ces gosses de l’autre côté.

En mars, dans les Flandres, l’hiver a toujours du mal à s’éloigner. Je sors de la voiture, évitant soigneusement de réveiller les enfants. Je vais fumer une cigarette. Je repense à ma femme restée à Paris. Je m’inquiète pour elle ; les temps deviennent très difficiles. Je me rappelle aussi du temps d’avant la guerre et de l’insouciance. Je croyais alors le bonheur éternel. Tout nous était facile. Puis la guerre et la débâcle en ont décidé autrement.

Ma cigarette finie, je retourne à la voiture ; les enfants dorment encore, je pense au thermos rangé sous le siège. Il reste encore un peu de chocolat chaud. Je choisis alors de les réveiller. Doucement, comme s’ils étaient mes enfants. Je repense à Paris et je peste contre mon travail d’auxiliaire de police, qui ne me permet plus de joindre les deux bouts, à ma femme, restée insouciante et dépensière, et à l’enfant qu’elle attend. Alors, tout se brouille dans ma tête et je maudis cette guerre.

Les enfants réveillés, je leur donne à chacun un peu de chocolat tiède. Ils me sourient, posent quelques questions. Il va falloir y aller. Si nous arrivons à Anvers sans problème, un bateau les emportera alors jusqu’en Angleterre, puis peut-être en Amérique. Peut-être.

Il est maintenant sept heures, il nous reste une chance de passer un poste-frontière plutôt endormi ; puis nous éviterons les herses et les patrouilles sur les routes, en prenant les petites départementales. Je me dis que ce soir, je pourrais être à Paris.

Dans le ciel, soudain, le bruit du moteur d’un petit avion. Ce sont eux, ils nous ont vus, ils passent en volant très bas. Les enfants, rentrés dans la voiture, restent cachés sous les couvertures. L’avion part, à mon grand soulagement. Soudain, il fait demi-tour, revient sur nous en rase-motte et lâche quelques rafales de mitrailleuse. Vilainement touché au cou et à la poitrine, je reste hébété sur le siège avant.

Les enfants pleurent, l’avion s’éloigne. Je n’irai pas à Anvers, je ne retournerai pas à Paris ; les enfants pleurent, seuls dans ces Flandres noyées de brouillard. Les enfants pleurent. Un long paysage et des brumes tenaces.
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Un petit mot pour l'auteur ? 33 commentaires

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VERONIK DAN · il y a
Très beau récit pour une fin tragique. La guerre... quelle saleté...
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Hellogoodbye · il y a
on espère même quand il n'y a plus d'espoir ! très beau texte !
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
Des enfants fragiles dans la tourmente de la guerre ... et toujours l'espoir
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Ombrage lafanelle · il y a
Très beau texte qui parle bien de l'horreur de la guerre
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
Un avis très sensible qui me va droit au coeur
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
Belle coïncidence, merci de votre lecture
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Laurence Delsaux · il y a
Brumes chez vous très très court, Brume chez moi poésie, des échos
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Josie Elle · il y a
Oufff...très touchant!
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
Je trouve important, dans l'écriture, de provoquer en peu de mots une réelle émotion. Je vous remercie de votre message
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
On imagine que cela a pu être vrai. On en ressent l'intensité et la tristesse. Bravo
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
Merci de ce commentaire très juste et très sensible
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Mijo Nouméa · il y a
Texte qui ne peut que déclencher que l'empathie pour un texte bien écrit, avec des mots choisis qui percutent les émotions. Merci pour ce joli texte.
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
Un bien joli commentaire dont je vous remercie
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre courte et efficace pour cette histoire de sauvetage bien menée !
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Jean Marc Gonzalvo · il y a
merci de votre belle appréciation
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julie cowap · il y a
Très beau texte, merci pour cette émotion.

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