1969 lectures

503

FINALISTE
Sélection Jury

Depuis l’une des fenêtres du vaste manoir, Hélène aperçoit, au loin, l’immense saule pleureur pris dans les brumes. Chaque jour, à la même heure, le vent agite ses longues branches souples, en direction du lac opaque, entouré de bois sombres et denses. La brume s’est immiscée dans le jardin, depuis le jour qui ne s’énonce plus. Seul souffle le vent, puissant et régulier, dans les branches du saule pleureur. A la fenêtre de la chambre, Hélène fixe l’horizon qui se termine où se dresse le saule, le reste n’étant que brumes.

Hélène ne mange plus. Elle ne boit que du lait, parfois, lorsqu’elle sent ses forces la quitter tout à fait. Elle est pâle et menue, dans sa chemise de nuit blanche. Elle ne dort plus. Ou debout peut-être, sans s’en rendre compte, durant les longues heures passées devant la fenêtre. Le reste du temps, elle déambule, sans vaciller, dans le manoir obscur, de son pas lent et sûr. Elle arpente les longs couloirs, regard porté droit devant elle, absente.
Plus tôt, selon son rituel, elle s’était rendue au troisième étage, dans la chambre du fond où les volets étaient ouverts. Hélène n’y avait pénétré qu’après avoir pris une profonde inspiration. Autour d’elle, commode, armoire, bureau couverts de poussière, un lit aux draps jaunis surmontés d’un édredon rose pâle et, sur les oreillers fleuris, oursons et lapins en peluche, autrefois bienveillants, maintenant menaçants. Hélène s’était installée à l’endroit habituel, devant la fenêtre, les yeux rivés sur le saule pleureur.

Désormais, son visage diaphane tourné vers le jardin, elle reste immobile. Aucune lassitude dans ses traits, juste la détermination à suivre du regard le mouvement hypnotique des branches. Tous les jours, à quinze heures, le vent s’engouffre dans le saule pleureur et tend ses longues lianes vers le lac aux eaux noires. Une heure durant, le ballet des branches fines perdure au milieu de la brume. A seize heures, tout est fini. Le saule, imposant, se fige. Hélène scrute encore le brouillard. Elle cherche l’enfant disparue. Une fillette brune aux longs cheveux dont l’absence est palpable dans toute la maison. L’image est floue. Une fillette pâle, cheveux sombres, des yeux noirs. Les détails s’effacent. Elle oublie malgré ses efforts. Qui est l’enfant ? Sa fille ? Sa sœur ? Elle-même, lorsqu’elle était enfant, avant de sombrer dans une ouate perpétuelle où tout s’évapore ? Elle n’a que la certitude de cette absence qui accompagne ses interminables journées et ses nuits sans sommeil. Et ce visage d’enfant, dont les contours s’étiolent, mais qui reste gravé malgré tout dans sa mémoire, alors que tout s’enfuit. La chambre de l’enfant est le cœur de la maison. Elle s’y réfugie pour faire ressurgir les souvenirs oubliés. Elle cherche des réponses dans les branches du saule pleureur qui s’agitent tous les jours à quinze heures, comme si là était la clé du mystère. Des images lui reviennent, parfois, des jours ensoleillés, avant la brume. Des rires et des cris d’enfant dans le parc. Hélène fixe le saule avec intensité, déterminée à ramener à la surface des souvenirs enfouis dans les tréfonds de sa mémoire récalcitrante.
Des flashs. Le saule sous un ciel radieux. L’enfant se cache derrière le tronc épais, tandis que les branches légères dansent sous le soleil. Les yeux noirs apparaissent dans l’entrelacs des branches. Les pupilles se dilatent. La fillette court vers le lac. Les genoux écorchés. Des gouttes de sang coulent sur l’herbe. Puis la brume recouvre tout. Le silence aussi. Regard hagard tourné vers le saule pleureur, Hélène sursaute. Ses yeux sombres se reflètent dans la vitre. Le pas lent, elle quitte la chambre, avance dans le long couloir, descend les escaliers dans la pénombre, et marche jusqu’à la porte d’entrée. Elle sort dans le parc brumeux et se dirige vers le saule pleureur. Depuis quand le temps est-il suspendu ? Tout ce qui reste du passé ce sont des bribes de souvenirs. Ceux de l’enfant disparue. De l’inconnue si familière, si proche, dont l’absence à fait naître la brume.
Derrière Hélène, se dresse le manoir, imposant, effrayant. Hélène se retourne. Elle aperçoit une silhouette, à la fenêtre du troisième étage, qui disparaît aussitôt. De loin, la maison semble palpiter. Le manoir enfle et se rapproche tout doucement d’elle. Hélène accélère le pas, en direction de l’arbre immense. Au pied du saule, elle sent une douleur vive sous son pied. Du sang sur l’herbe. Sous les branchages, un vent léger charrie l’écho de rires d’enfant lointains. En faisant le tour de l’épais tronc d’arbre, Hélène voit la maison terrifiante qui n’en finit pas de se rapprocher.
Hélène s’enfuit et s’agenouille devant le lac, miroir à la surface lisse et noire. Son reflet lui renvoie l’image d’une femme âgée, à la longue chevelure blanche, la peau aussi pâle que du lait, les yeux de la couleur du lac. Avec surprise, elle contemple son image à laquelle se superpose le visage d’une fillette brune aux yeux noirs qui la fixe. Le visage de l’enfant devient net, son corps se dessine sous l’eau, dont elle émerge, les bras tendus. La fillette serre Hélène dans ses bras et tandis qu’Hélène ferme les yeux, et se laisse aller, sans résistance, l’enfant l’entraîne, avec elle, dans les eaux noires du lac.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
503

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Maud
Maud · il y a
Texte très prenant et intense ♡
·
Image de Chorouk Naim
Chorouk Naim · il y a
Bravo
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Oups... J'ai loupé ta finale ! Désolée :(
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Je proposerai bientôt un nouveau texte...plus drôle pour changer un peu. ;)
·
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
Je serai là ! Bonne soirée ! :)
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci Joëlle! Bonne soirée. :)
·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
Bonne fin de finale Alienor^^+5
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Bertrand! ;)
·
Image de Claudine Lehot
Claudine Lehot · il y a
Comme Hélène semble perdue, une belle histoire !
si vous voulez me soutenir :https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-decision-1

·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci Claudine! C’est noté pour votre texte. :)
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Félicitations Alienor pour ta belle place en finale. Je reviens te soutenir pour ton beau texte au ton fantastique.
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Un grand merci Fred! :)
·
Image de Claire Bouchet
Claire Bouchet · il y a
Je n'avais pas encore pris le temps de découvrir votre texte Aliénor. Voilà qui est fait et j'en suis ravie.
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Claire!
·
Image de Dranem
Dranem · il y a
Toutes mes voix pour ce récit fantastique et gothique - ça fonctionne à merveille ... peut être viendrez vous lire l'Ogre, une nouvelle en finale avant le 20 décembre à minuit ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Dranem. Je vais essayer! ;)
·
Image de Rafiki
Rafiki · il y a
Comme un rêve surnaturel en nuances de gris. La saison s'y prête tout à fait. Vous avez su faire partager votre univers, je vote.
Si l'envie vous prend, une invitation pour "Une nouvelle vie"

·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Rafiki. C’est noté pour votre texte. :)
·
Image de Alcea
Alcea · il y a
Une brume extérieure qui reflète la brume intérieure de Hélène. Une histoire envoûtante, magnifique. Mes voix.
·
Image de Aliénor Oval
Aliénor Oval · il y a
Merci beaucoup Alcea! <3
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Au milieu des immeubles vertigineux et innombrables de la cité grise, Anja avance avec sa mère, les cheveux gonflés par le vent qui s’engouffre aussi sous sa robe en coton jaune, sa préférée, ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Cela faisait déjà quelques jours qu'elle l'avait repéré. Ça n'avait pas été facile. Elle était suffisamment maligne pour se protéger et demeurer discrète en toutes circonstances. Certes,...