Brume mortuaire

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Entomologiste de métier (il en faut), amateur de montagne et de course à pied (il y en a), modeste griffonneur quand le temps le permet (il en manque!), je me réjouis de faire partie de cette  [+]

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Rien ne destinait Jonas Durant à la postérité. Certes, c’était un homme pétri de qualités humaines et tous ses amis s’accordaient à dire qu’il méritait d’être connu, mais il ne jouissait d’aucune célébrité particulière de son vivant. Pourtant, les hommes du monde entier sans distinction de culture ou de religion reconnurent sa mort comme un événement majeur dans l’histoire de l’humanité. Elle marqua le début d’une nouvelle ère : comme il y avait eu un « avant J.C. » et un « après J.C. », il y avait désormais un « avant J.D. » et un « après J.D. ».

En effet, quand Jonas Durant mourut d’une cirrhose foudroyante après avoir trop fêté la Saint-Patrick, un petit nuage rose s’éleva au-dessus de son cadavre et y demeura stationnaire de longues heures. Ce fut le premier cas mondial référencé de « brume post-mortem », un phénomène qui se répandit alors comme une traînée de poudre, ou plutôt de vapeur, sur les cinq continents et qui n’épargna personne. Depuis, aucun être humain sur Terre ne pouvait filer ad patres sans qu’une nuée vaporeuse ne vienne se former au-dessus de son corps encore chaud. Les scientifiques se perdirent en conjectures pour expliquer ce phénomène tandis que les religieux de tous bords bondirent sur l’occasion pour proclamer qu’enfin ! on tenait une preuve irréfutable de l’existence de l’âme humaine. Dès lors, on en vint à croire de façon superstitieuse que la couleur de la brume mortuaire en disait long sur la qualité de l’âme du défunt. Ainsi, les hommes qui mouraient en laissant s’échapper un petit nuage blanc propret jouissaient d’une renommée posthume supérieure aux vilains petits cadavres desquels ne se dégageaient que de sinistres nuages gris. Ce qui faisait une belle jambe aux uns comme aux autres, bien entendu.

Dans cette société qui avait intégré la réalité du phénomène de brume post-mortem mais se débattait encore avec ses implications, Max était un employé de pompes funèbres des plus modernes. Son entreprise s’était spécialisée dans la confection de bonbonnes destinées à recueillir la trace vaporeuse laissée par les mourants. Ces objets pouvaient ensuite orner les pierres tombales ou constituer des éléments de décoration intérieure remplaçant avantageusement les urnes funéraires. Les bonbonnes aux parois opaques étaient les plus simples, mais de nombreux modèles étaient équipés de parois en verre, voire d’un éclairage intérieur sophistiqué. Max avait la réputation d’être un travailleur discret agissant toujours dans le respect des familles et il s’était constitué au fil du temps une clientèle aisée et fidèle. Cependant, lui-même fut surpris quand on l’invita à se rendre au château des de Saint Seine, une richissime famille crainte et respectée dans toute la région.

L’atmosphère de deuil qui régnait à l’intérieur du château glaça Max dès son arrivée. La vaste demeure était vide de domestiques et les rares occupants qu’il croisait ne disaient mot et évitaient de croiser son regard. Quand la maîtresse de maison, une vieille femme à la mine austère vêtue avec un luxe ostentatoire, l’invita à la suivre, Max pressentit un drame qui dépassait le cadre de ses interventions habituelles. Arrivée devant une porte du premier étage, elle s’arrêta. « Mon époux s’est éteint cette nuit, dit-elle sans manifester d’émotion particulière. J’ai besoin de vos services car... les choses ne se sont pas passées comme prévu. Mais voyez vous-même. » En disant ces mots, elle ouvrit la porte et invita Max à entrer dans la pièce. Il s’exécuta... et écarquilla les yeux.

Au centre de la chambre richement décorée trônait un lit. Au centre de ce lit était étendu un corps au teint gris vêtu d’une simple robe de nuit. Et au-dessus de ce corps flottait un nuage comme Max n’en avait encore jamais vu. C’était une brume d’un noir éclatant, à la consistance huileuse, plus solide que gazeuse. Elle fit à Max l’effet d’une flaque de goudron suspendue en l’air. Il eut un mouvement de recul instinctif.

— Je voudrais que vous la blanchissiez.
— Je vous demande pardon ?
— Il est hors de question que la mémoire de notre patriarche soit salie et que nous exhibions cette...chose dans le hall mortuaire de notre famille. Blanchissez-la, votre prix sera le mien. Vous avez vingt-quatre heures, après quoi nous rendrons publique l’annonce du décès.

Max n’eut pas le temps de protester que déjà la vieille dame s’éloignait. Resté seul en compagnie du défunt et de son terrible ectoplasme, il dut rassembler tout son courage pour s’approcher du lit. Les contours visqueux du nuage se mouvaient comme un entrelacs de serpents noirs grouillants, ce qui lui donnait l’impression qu’il était animé d’une volonté propre. Bon sang, quel genre d’homme avait bien pu être le patriarche ? Était-il possible que cette brume fût... toxique ? Avec mille précautions, il sortit son aspirateur à brume et en approcha l’embout du nuage poisseux. Un terrible pressentiment le saisit : il vit la brume fondre sur lui, prendre possession de son corps, il vit une lutte désespérée entre son esprit et celui du monstre, sa défaite inéluctable... Mais non. L’aspirateur à brume fit son office et, quelques secondes plus tard, le nuage était prisonnier du réservoir de l’aspirateur tel un génie malfaisant dans une lampe à huile. Max essuya son front baigné de sueur d’un revers de la main. Son problème restait entier : comment blanchir cette horreur ?

Max réfléchit pendant longtemps avant d’être frappé d’une idée. Il sortit du château pour prendre la route d’un abattoir situé à la campagne, à une vingtaine de kilomètres de là. Il avait déjà remarqué que la brume qui se dégageait des cadavres d’animaux était infailliblement blanche, et les abattoirs en rejetaient des quantités considérables dans l’atmosphère. Arrivé à destination, il attendit que les employés eussent fini leur journée, puis il s’approcha à pas de loup du bâtiment où on exécutait les vaches et y recueillit une quantité adéquate de vapeur blanche dans une de ses plus luxueuses bonbonnes. Quant à la brume du patriarche toujours contenue dans le réservoir de son aspirateur, il la déversa discrètement sur le macadam frais d’un trottoir dont on venait de rénover le revêtement : la substance noire et poisseuse eut vite fait de se mêler à l’asphalte et de s’y figer pour l’éternité.

Le lendemain, la maîtresse du château fut ravie de voir Max arriver avec une bonbonne contenant une brume du blanc le plus pur et ne lui posa aucune question. Sur le chèque signé pour le récompenser de ses services, elle ajouta un zéro pour saluer son efficacité... Et deux autres pour s’assurer de sa totale discrétion. Les funérailles du patriarche furent grandioses, et la famille de Saint Seine exhiba la photo de la bonbonne immaculée dans tous les journaux de la région. Max suivit de loin cette agitation tapageuse, trop occupé qu’il était à organiser sa retraite anticipée sous les tropiques. Il y coula des jours heureux et ne manqua jamais de porter un toast à la santé des de Saint Seine.

L’histoire aurait pu en rester là mais elle connut un rebondissement inattendu bien des années plus tard, quand des chercheurs s’aperçurent que des « résidus psychiques » des défunts étaient contenus dans les brumes post-mortem, et qu’il était possible d’entrer en contact avec eux par ce biais ! Bien vite, les premiers outils de communication avec les morts furent commercialisés. Toujours à la pointe du luxe, les héritiers des de Saint Seine eurent tôt fait d’acquérir une de ces machines. Grande fut leur surprise quand ils tentèrent d’établir le contact avec leur illustre ancêtre dans sa sacro-sainte bonbonne... et ne reçurent en guise de réponse que de magnifiques meuglements.

Quant au patriarche, faute de localisation précise, on ne sut jamais son opinion profonde sur sa nouvelle condition de trottoir. Mais une rumeur tenace raconte qu’il existe, au détour d’une avenue oubliée, un bout de macadam maudit où de sombres phénomènes et d’étranges incidents se produisent avec une inquiétante régularité.

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