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Brume

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Catherinem

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Elle ne savait pas ce que c’était, ni d’où cela venait. Elle s’était éveillée en une fraction de seconde. L’idée lui traversa l’esprit que le vent aurait renversé quelque chose sur la terrasse. Redressée, tendue, elle prêta l’oreille. La nuit était calme. Il n’y avait pas de vent. Ce n’était rien. Elle avait rêvé. Elle hésitait pourtant. Au bout d’un moment, trop perplexe pour rester couchée, elle se leva et ouvrit la fenêtre de sa chambre. Pas un souffle. Tout était immobile. La nuit était feutrée de noirceur, dépourvue d’étoiles. Jeanne s’en étonna. Elle habitait une petite maison à la campagne loin des pollutions visuelles des lumières de la ville et il y avait toujours eu des étoiles dans son ciel. Parfois par milliers. Cette nuit là elles avaient toutes fait défection. Elle jeta un coup d’œil au réveil. Il était 4h 10. Elle se recoucha. Elle attendrait le lever du jour. En été les premiers rayons pointeraient du coté de la grange, au dessus du tilleul, vers 5 heures. Les minutes s écoulaient. Lentes, lourdes. La masse de noir qu’elle avait vue continuait à l’oppresser.
Elle n’attendit pas 5 heures, s’habilla rapidement et descendit à la cuisine pour préparer son café. Vu l’heure, elle assisterait- et elle s’en réjouissait- au lever du jour. C’était imminent. Elle saurait bientôt ce qui s’était passé là dehors. Elle se hâta de verser le café et mug en main, pieds nus dans la rosée du matin, alla se poster au de là du massif des rosiers, au meilleur endroit pour apercevoir les premières lueurs. L’air lui collait au visage, plus épais ce matin, plus opaque. Les rosiers étaient à peine visibles. Les bruits de la nuit avaient été effacés et ceux du matin tardaient à se faire entendre. Le jour viendrait tout éclaircir. Elle le guettait, confiante. Il fallait être bien concentrée pour percevoir ce passage subreptice de la nuit à la lumière, cette métamorphose miraculeuse qui immanquablement la mettait en joie. Lui seraient d’abord offertes des formes noires et grises dont les détails s’affineraient puis, comme par magie, les couleurs surgiraient, pâlottes d’abord, douces, vaporeuses, puis d’un éclat montant, soutenues et vibrantes dans l’embrasement du petit matin. Et il ferait jour. Ce serait un jour nouveau, un jour neuf à vivre, un de plus. Elle attendait confiante. Il fallait patienter. L’aube était rétive. Elle rentra prendre un second café à la cuisine et se réchauffer un peu. Vers 6 heures elle ressortit. Une lueur blafarde avait tout recouvert. Son champ de vision restait limité. La cloche noire s’était muée en une cloche blanche qui enserrait maison et jardin comme une couette ajustée au bord d’un vaste lit. Brume, c’est de la brume, se dit-elle. Mais elle n’en était pas convaincue. C’était autre chose. Elle ouvrit la radio. La météo annonçait une belle journée en Berry. On ne parlait même pas de brouillards matinaux. Il fallait attendre. La brume se lève toujours dans le Boischaut. Il suffisait d’être patient.
Trois heures plus tard, rien n’avait changé. Jeanne avait l’impression que la brume blanche loin de se disperser, gagnait en densité. L’air devenait poisseux. Fuir ? Quitter les lieux ? Oui. Cela lui ferait du bien de sortir de cet étouffement, de retrouver le paysage. Il lui suffirait de prendre sa voiture et de parcourir quelques kilomètres. Elle ne pouvait douter qu’il ne fasse beau au de-là de la nappe de brume. A tâtons elle s’installa au volant. La voiture toussota puis démarra et Jeanne parvint refaire le chemin bien mémorisé qui menait à la sortie sur la départementale. Et là elle s’arrêta. En face d’elle, se dressait un mur blanc que les phares ne transperçaient pas. Elle ne pouvait pas s’aventurer sur la D13 dans ces conditions ; c’était trop risqué. Elle quitta l’habitacle et rentra chez elle. Il fallait encore attendre. Elle ne serait pas indéfiniment coupée du monde.
Il lui restait le téléphone. Elle appellerait ses amis les Marche qui demeuraient à Leday à quelques kilomètres en contrebas. François décrocha rapidement. Sa voix était assourdie, ténue. Malgré cela elle parvint à comprendre qu’ il n’y avait pas de brume chez eux et que Véronique était partie faire les courses comme à l’ordinaire. Incrédule, elle raccrocha. Quelques minutes plus tard, François la rappela. Tu as raison chez toi, il y a de la brume. Je suis allé voir au bout du jardin. C’est comme un dôme de brume juste au dessus de chez toi. Tu es mise sous cloche, plaisanta-t-il, comme une salade.
Une salade ? Il avait raison, mieux valait en rire. Il ne lui serait d’aucun secours de s’irriter de la situation. Attendre, encore attendre, il n’y avait rien d’autre à faire. Elle observa cependant que la brume commençait à s’insinuer dans la maison et rendait tout pénible. Elle brouillait les pages de son livre, elle déformait le programme musical de radio classique qu’elle avait coutume d’écouter le matin et lorsque vers midi elle voulu préparer son déjeuner, la tâche était devenue si compliquée qu’elle préféra se contenter du morceau de pain qu’elle avait retrouvé trempé sur la table de la cuisine. Cela lui suffirait, elle n’avait plus faim. Elle ôta ses lunettes embuées. Elles n’étaient d’aucun secours. A l’évidence la brume avait pris possession des lieux et poursuivait son effroyable travail de sape. Petit à petit les objets disparurent, les meubles perdirent leurs contours, les couleurs s’unirent dans une pâleur nacrée. Elle voulu rappeler ses amis mais elle ne lisait plus rien sur l’écran de son téléphone, d’ailleurs était-ce bien son téléphone qu’elle avait en main. Il fallait qu’elle se calme. Quelle heure était-il ? Où était la radio ? Où était la porte ?
Elle se reprocha son impatience. Il fallait bien que le jour se lève enfin. Il fallait bien. Le jour se levait toujours. Elle s’installa dans le fauteuil de rotin au coin de la fenêtre de la cuisine bien décidée à patienter le temps nécessaire. Il fallait qu’elle inspire lentement. La brume était devenue si dense qu’elle n’était plus vraiment respirable. Lui vint l’idée cocasse qu’elle pourrait la boire. Elle en aspira quelques goulées et aima ce goût doux-amer qui ne ressemblait à rien d’autre. La brume se laissait avaler. Jeanne se mit à la boire à grand traits. Elle s’y appliqua jusqu'à ce que la fatigue la gagne. Alors elle se dit que le mieux serait de s’endormir. L’attente ne lui pèserait plus. De toute façon il n’y avait rien à voir dans le blanc de la brume. Jeanne elle-même n’avait plus de contour. Elle ferma les yeux.
Quand François Marche et son épouse Véronique arrivèrent, le lendemain, la brume avait disparu. Jeanne reposait sur un fauteuil de rotin près de la fenêtre de la cuisine, blottie, toute pâle. François mit la main sur son bras et la forme de Jeanne se dilua dans l’air.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
J'avoue que j'ai pensé à King, moi aussi, un auteur que j'admire beaucoup. L'histoire de cette pauvre femme solitaire qui se sent comme une salade et que la brume semble avoir choisi tout spécialement pour en faire sa proie est vraiment touchante. Bravo !
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Jean Calbrix · il y a
Une brume corrosive ! Jusqu'où ira la pollution ? Bravo, Catherinem, pour ce petit thriller qui nous fait plonger crescendo dans l'horreur. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire si vous avez le temps : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Catherinem · il y a
Merci de votre commentaire intéressant.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Catherine ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Catherinem · il y a
Pauvre femme? pas pour moi.. Je passerai vous lire.
Merci de votre commentaire

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Serge Debono · il y a
Cette pauvre femme se noyant de brume jusqu'à se diluer dans l'air, c'est sombrement poétique. Bravo ! Si ça vous dit, en bien plus light http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-prix-imaginarius
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Pancho · il y a
Texte qui m'a fait osciller entre angoisse et apaisement. Inquiétant en fin de compte ( ou de conte)
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Maour · il y a
Merci pour ce texte que j'ai lu avec plaisir. J'espère que vous apprécierez aussi le mien :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

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Béatrice Gloda · il y a
j'aime bien la chute
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Catherinem · il y a
la noyade? Merci de votre appréciation.
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Béatrice Gloda · il y a
Non, "la forme qui se dilue dans l'air" !
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Flonaturo71 · il y a
Beau récit un peu inquiétant mais j'ai beaucoup aimé.
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