Brumalis

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Pour faire court, j'écris des trucs, souvent tristes, mais des trucs quand même  [+]

Image de 2017
Philibert n’est pas du genre à refuser une aventure lorsqu’on lui en offre une sur un plateau d’argent. Le matin du quatre janvier, aux aurores, le Congrès des Expéditions Spatiales était venu le cueillir alors qu’il étudiait la phénoménologie de la reproduction des chenilles processionnaires. Avec souplesse et fermeté, le directeur général lui avait enjoint de participer à un projet en apparence mystérieux s’intitulant « Brumalis ». Sans l’ombre d’une hésitation, Philibert avait stoppé net son activité pour serrer avec enthousiasme la main du directeur, en signe d’assentiment. « Saperlipopette ! C’est un honneur que vous me faites ! » avait-il répondu dans un élan d’excitation.
Lorsque le jour J s’éveilla, Philibert était déjà prêt à décoller, devançant le temps de quelques heures. La nuit commençait à dissiper son obscurité pour laisser place à la douce lumière d'hiver. Philibert, chevauchant sa bicyclette, un toast de confiture entre ses dents, pédalait depuis vingt minutes en direction du laboratoire général. Le regard perdu dans le ciel, il capturait les dernières étoiles d’un clignement de paupières. La prochaine fois qu’il assistera au ballet des astres, ça sera en tant que danseur.
Pas la moindre consigne n’avait été exprimée pour assurer le bon déroulement du voyage. Livré à lui-même, Philibert se rattachait au seul fragment d’instruction qu’il avait reçu de la part du directeur général : « Lorsque vous poserez le pied sur Brumalis, n’enlevez sous aucun prétexte la combinaison que nous avons eu le soin de vous fournir. » Quand le cockpit révéla le siège du pilote, Philibert s’introduisit dans le vaisseau et prit place dans l’étroite cabine, l’esprit lourd d’appréhension et d'exaltation. « DEPART IMMINENT », cracha une voix robotique.

A la minute où l’appareil dépressurisa l’atmosphère, Philibert s’extirpa de la navette d’un bond. La minute d’après, il s’écrasa sur le sol de Brumalis. La dizaine de jours qu’il avait endurée comprimé entre son siège et les centaines de manettes intégrées au tableau de bord du vaisseau avait eu raison de son corps. Cependant, Philibert n’avait pas le temps de s’attarder sur son état car toute sa personne était absorbée par le paysage qui se dessinait devant sa conscience. Vague, confus, impalpable, le décor fabriqué par l’atmosphère de cette planète rendait toute tentative de réflexion impossible. L’esprit semblait imbibé par les vapeurs nébuleuses qui flottaient, suspendues dans l’éther, drapé d'un voile opaque. Incapable de se repérer, Philibert avançait à l’aveugle, une jambe devant l’autre. Le sol sur lequel ses pieds sillonnaient un chemin semblait s’enfoncer au fur et à mesure qu’il se déplaçait. Philibert avait l’impression de progresser dans un paysage marécageux, spongieux, bouillonnant et terriblement étouffant. Le tableau irréel qu’il avait su apprécier au premier abord s’était chargé d’une aura hostile. Abrité sous son scaphandre, il se sentait préserver des mystérieuses émanations qui l’encerclaient selon une danse ritualisée. Plus il pénétrait dans le cœur de la planète, plus la brume s’épaississait comme pour l’empêcher de découvrir les contrées qu’elle renfermait dans son duvet humide. Après de longues heures de marche, l’imposante silhouette de cosmonaute se heurta à une masse rigide. D’une hauteur insondable, la forteresse de pierre se dressait vers un ciel insoupçonné et Philibert craignait de ne pouvoir y trouver un passage. Tandis qu’il s’évertuait à s’échapper du brouillard et à se réfugier dans les bras du colossal monolithe, la brume ne lui laissait aucun répit. Elle s’entichait de lui, comme d’un amant forcé et se hasardait autour de sa combinaison dans l’espoir d’imbiber la peau qui se cachait à l’intérieur. Le temps s’écoulait sans que Philibert, lui, ne puisse trouver un moyen de s’insinuer dans les pores de la structure rocheuse. Dans son esprit, la prospective de l’abandon de sa mission commençait à mûrir. Regagner la Terre, respirer à pleins poumons l’air impur de la ville, être libre de ses mouvements coincé à l’intérieur du métro, Philibert était nostalgique des libertés partielles dont il bénéficiait sur Terre. Alangui par le sentiment de capitulation, il se laissa choir sur le sol instable de Brumalis et s’assoupit dans un état semi-comateux. Le repos fut de courte durée car une nouvelle menace planait au dessus de sa tête, littéralement. Il se tourna brusquement et fut accueilli par le doux sourire d’un enfant à la peau bleutée.
Tout autour de lui les parois rocheuses ruisselaient, gorgées d’eau. Une chaleur torride imprégnait les lieux. Les deux protagonistes arrivèrent dans une vaste cavité que Philibert identifia comme un lieu de rassemblement. Il y avait des hommes affalés sur le sol, vêtus d’oripeaux qui semblaient venir d’un autre temps et d’autres qui s’affairaient autour d’une marmite qui humait une odeur poivrée et indescriptible. Lorsque Philibert s’approcha de la communauté sur l’air fredonné par la jeune enfant, de curieux regards se posèrent sur la silhouette métallique. Une main lui fit signe de retirer son casque. « Bonjour... » bredouilla le scientifique. Pour seule réponse, les indigènes écarquillèrent les yeux. Deux d’entre eux échangèrent quelques mots dans un langage codé inintelligible. A cet instant, Philibert comprit qu’il aurait du mal à user de la parole comme d’un moyen de communication efficace. Il décida d’utiliser sa gestuelle comme expression de sa pensée. Pour commencer, il symbolisa le concept d’écriture d’un mouvement souple du poignet, et la petite fille lui apporta un pot rempli d’une mixture sibylline. Il fixa le magma couleur chocolat et l’enfant désigna du bout du nez ses doigts comme pinceaux. Ainsi, pendant une heure, il recouvrit les parois rocheuses de cette substance repoussante et réalisa une fresque historique retraçant son arrivée sur Brumalis mais également les raisons de sa venue.

Vivre sur une planète soumise à la loi impérieuse de la brume est une expérience équivalente à celle de l’enfer. Les "Brumalisois", comme Philibert aimait à les appeler, ne sortaient de leur abri sous aucun prétexte. Les rares fois où ils daignèrent provoquer la brume en s'aventurant dehors, ils furent réduits en miettes. Cela faisait maintenant une semaine que le scientifique recueillait des données sur la planète et le constat était alarmant. D’après les prélèvements qu’il avait effectués, la composition du brouillard s’apparentait plus à un système vivant qu’à un simple amas de gouttelettes d’eau en suspension. D’origine inconnue, les molécules qui gesticulaient sous la chaleur du microscope se détruisaient mutuellement, grossissaient, se démultipliaient et se développaient de manière totalement schizophrénique. Un natif de la planète avait tenté de lui expliquer la gravité de la situation. Afin de convaincre le voyageur, ce dernier dévoila des plaies purulentes qui striaient son torse et Philibert concéda. Le constat qui prenait rapidement la forme d'une menace livra Philibert au royaume des cauchemars.

Un matin, il se réveilla ivre de sueur. Ensommeillé, il ne remarqua pas tout de suite l’absence de toute forme de vie à l'intérieur l'abri. Ce n’est qu’en pénétrant dans la salle de rassemblement qu’il pu constater avec horreur le spectacle du trépas voilé. Un épais nuage flottant avait envahi la grotte et c’est dans un parfum de fer et d'humidité que Philibert fut lui aussi fauché par la mort vaporeuse.

Cette nuit-là, la plus jeune enfant de la collectivité s’était affranchie du règlement et fut assassinée par le brouillant. Quand le peuple de Brumalis découvrit le corps inerte de la petite fille, ils décidèrent unanimement de s'offrir à la déesse naturelle, en emportant avec eux le trouble-fête à l’origine des pensées nouvellement fantasques et déraisonnables des jeunes enfants.
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