Brûlures à l’âme

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Ecrire et lire est depuis longtemps plus qu'un loisir ; une question de survie, parfois. Quelques lignes, depuis toujours. Textes parfois plus longs. Travaux de recherche, professionnels, textes  [+]

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A tous les Babacar, Lamine et Mohamed.

Cela fait des heures que nous sommes partis. Je ne sais pas vraiment combien, mais maintenant le soleil est haut, très haut. Le jour se levait à peine. Il faisait presque frais. On crève de chaud, maintenant. Le soleil est haut, très haut. Je n’ai rien pour m’en protéger. Ils nous ont dit de monter à bord de ce bateau pneumatique, vite, très vite, pour éviter les gardes côte. Ils ont lancé le moteur et ont désigné un gars, Mohamed, pour tenir la barre. Il faut aller tout droit, toujours tout droit, qu’ils ont dit. La côte italienne est proche, deux heures de traversée, ou trois. C’est facile. Mohamed a voulu refuser. Il n’était jamais allé sur l’eau. Ils lui ont dit qu’ils le tueraient s’il refusait. A ce moment ils m’ont regardé. J’ai baissé les yeux. Nous sommes partis. Mohamed faisait de son mieux, je pense. C’était facile, toujours tout droit. Ils l’ont dit. Mais c’est grand, la Méditerranée. Je ne pensais pas qu’il était possible de réunir tant d’eau au même endroit.

Je m’appelle Babacar. J’ai treize ans. Je suis sénégalais et j’ai chaud, vraiment trop chaud, sur ce bateau. Je ne suis pas habitué à cette chaleur. Le soleil nous frappe, toujours plus fort. Ma peau est sèche. Le sel de la mer, les brûlures. Mes lèvres me font mal. Elles ont craquelé. Je n’ai plus de salive pour les humidifier. L’eau de mer que je bois me rafraîchit, un peu, quelques instants, mais très vite ce n’est pas suffisant. J’ai soif. Et la peau de mes lèvres me brûle. Mon t-shirt me colle à la peau. J’ai voulu l’enlever, mais rapidement c’était pire. Ma peau a beau être noire, elle ne supporte pas ce soleil. La sueur de mon front me coule sur les yeux. Je m’essuie avec la main, mais ça recommence.

Bien sûr, il y a eu le désert, avant. Nous étions entassés, mon frère Lamine et moi, sous la bâche du pick-up avec une quinzaine d’autres personnes. Il faisait chaud aussi, mais ce n’était rien. Nous n’avions pas d’eau, ou presque, mais à comparer avec le bateau, ça allait. On nous a volé nos chaussures et de l’argent, mais ce n’était rien. Nos chaussures leur plaisaient. Eh puis, de l’argent, on en avait encore, bien caché. Ils nous ont balancés hors du camion alors qu’on n’était pas encore arrivé, à côté d’un buisson, dans le désert, sans eau, sans rien. Ils nous ont battus, comme ça, pour le plaisir. Mais ce n’était rien. Une femme est passée un peu après et nous a récupérés, Lamine et moi. Les autres sont restés là-bas. Elle a demandé de l’argent, pour ses frais. C’était normal mais c’était très cher. Nous n’avions pas d’autre choix de toute façon. Quand on est arrivé aux portes de la ville, elle nous a dit de fuir, de nous cacher. Nous n’avons pas eu le temps. Un groupe de cinq hommes, des libyens, nous ont attrapé. Ce n’était rien, mon grand frère me protégeait. Nous sommes restés dans cette cave pendant des jours. Je ne sais pas combien de temps. Des semaines. Dans la journée, il fallait sortir, pour travailler pour eux, pour payer notre pension. Ils nous frappaient pour qu’on sorte plus vite. Ils nous frappaient encore pour qu’on travaille plus vite. Et ils nous frappaient toujours pour qu’on retourne plus vite dans notre cave. Mais ce n’était rien. Souvent, le soir, le chef venait. Lamine devait le suivre. Il ne m’a jamais dit où ils allaient. Lamine était fort. Il revenait avec de la nourriture pour nous deux. Parfois, il était blessé. Son sang avait coulé. Parfois il tremblait alors qu’il ne faisait pas froid. Il ne voulait pas me dire ce qui se passait. Je voyais dans ses yeux qu’il ne fallait pas demander. Notre mère disait qu’il était joli garçon et qu’il plairait beaucoup aux filles. Notre mère est morte, au pays. Elle a eu la fièvre. Après son décès, nous avons été recueillis chez une tante à la ville, Lamine, moi et notre sœur, Esi. Mais elle avait déjà cinq enfants, notre tante, et plus de mari. Nous avons alors décidé de partir pour la Libye, mon frère et moi, pour la soulager car on y trouve du travail. Esi est restée. Elle était trop jeune. Nous n’avions pas d’autre choix.

Une nuit, Lamine m’a réveillé et m’a dit de le suivre. C’était début juillet. Il avait trouvé un moyen de s’échapper de ce pays de mort, d’aller en Europe. Il connaissait un passeur. Nous sommes arrivés à côté de la plage. Nous allions traverser. Enfin, nous arrivions au but. J’étais fier de mon grand frère.

Notre bateau n’avance plus. Il n’y a rien pour se protéger du soleil. Le moteur a lâché. Mohamed a essayé de le relancer mais il ne savait pas comment faire. Les sangs ont alors chauffé. Des hommes se sont levés dans sa direction. D’autres ont voulu le protéger. Une bagarre a commencé. Le bateau a failli se renverser. Mohamed et une jeune fille sont tombés à l’eau. Ils ne savaient pas nager. Ils ont appelé. Puis, rapidement, plus rien. Tout le monde a repris son calme. J’avais toujours la sueur qui brouillait ma vision et la peau de mes lèvres qui me brûlait.

Ils l’ont tué sur cette plage. Je l’ai vu depuis le bateau et je n’ai rien pu faire. Lamine m’avait dit de monter d’abord. En fait, il n’avait plus assez d’argent pour payer pour nous deux. Je l’ignorais. J’aurais refusé de le quitter sinon. Il le savait, c’est pour cela qu’il ne m’a rien dit. Le peu qu’il lui restait après avoir payé ma place, ils lui ont pris. Comme il protestait, ils ont tiré. J’ai hurlé. Un homme, à côté de moi, a alors plaqué sa main sur ma bouche pour me faire taire. Il ne fallait pas attirer leur attention sur nous. Le bateau est parti. J’étais seul même si nous étions une cinquantaine à bord, environ.

Lamine n’est plus là. Je n’ai plus rien. La peau me brûle. Depuis que le bateau s’est arrêté il n’y a même plus un peu d’air pour nous rafraichir. Le soleil tape, tape, tape. C’est une vraie fournaise. Cette femme, à côté de moi, n’arrête pas de pleurer. Son bébé ne bouge plus. Elle le serre contre sa poitrine. Elle devient folle. Elle hurle parfois. Je n’en peux plus de l’entendre crier ainsi. Je n’ai plus la force de hurler. Je n’ai mangé qu’un bout de pain hier soir et plus rien depuis. Droit devant, qu’ils disaient. C’est facile. Il fait chaud, trop chaud, mais j’ai froid au fond de moi. Je ne transpire plus. Je suis sec. Je plonge parfois ma main dans la mer pour boire un peu, pour faire couler de l’eau sur mon visage, sur mon cou, dans mon dos. Et toujours pas de côte en vue. Le soleil est toujours là, partout, de tous côtés, en haut, sur l’eau. Il m’éblouit. La tête me tourne. Je voudrais m’allonger pour me reposer. Le mélange d’eau de mer et de carburant, au fond du bateau, me brûle la peau des pieds. Cet homme, lui, est allongé. Il ne bouge plus. Le sel assèche ma peau.

Un homme se jette à l’eau. Il ne supporte plus cette chaleur qui nous assaille de toute part. Il s’accroche tant bien que mal au bord du bateau. On voit bien sa main. Il n’est pas loin de moi. Un autre homme décide de faire comme lui, puis un autre. Le bateau bascule, d’un côté, puis de l’autre. De l’eau pénètre à l’intérieur. C’est frais. C’est bon. Quand il se stabilise, j’ai de l’eau jusqu’au-dessus de la cheville. Elle n’est bientôt plus si fraiche. Elle brûle, elle aussi. L’essence, le sel.

Je ne vois plus la main de l’homme qui se tenait au bord du bateau. Je ne vois plus, non plus, les autres hommes qui ont sauté à leur tour. La Méditerranée n’est plus qu’un immense charnier.

J’entends une femme prier. Deux autres l’accompagnent. Nous sommes seuls sur cette grande étendue d’eau, bien trop grande, avec pour seul compagnon cet astre ardent au-dessus de nos têtes. Tout droit qu’ils disaient, tout droit, c’est facile.

*

Babacar a été retrouvé vivant au fond du bateau, inconscient. Brûlé au deuxième et troisième degrés sur une grande partie du corps à cause du soleil et du mélange de l’eau salée et du carburant, il conservera des séquelles physiques à vie. Ses brûlures à l’âme ne seront jamais apaisées.

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